Sophie Zénon rouvre le bal à Toulouse

La réouverture du Château d’Eau, première galerie publique de photographie en France, était attendue depuis dix-huit mois. Pour l’inaugurer, l’institution toulousaine a choisi Sophie Zénon et une rétrospective de trente ans de travail. « L’humus du monde » est à voir jusqu’au 22 mars 2026.

Une arche percée sous le Pont-Neuf, des ouvriers dans les caves d’un bâtiment du 19e siècle, et quelque part dans ce chantier, la photographie qui attend. Le Château d’Eau de Toulouse — ancienne station de pompage des eaux de la Garonne, transformée en galerie en 1974 par Jean Dieuzaide, la première en France  — rouvrait ses portes le 22 novembre 2025 après un an de travaux et dix-huit mois de fermeture. L’occasion, pour Jean-Luc Moudenc, maire de Toulouse, de rappeler ce que ce lieu représente dans le paysage culturel français : « La réouverture du Château d’Eau rénové et agrandi renforce le lien entre Toulouse et la Photographie. »

Le chantier a été mené par l’agence Cousy Architectures pour 4,2 millions d’euros. Surface d’exposition agrandie de 15 %, sous-sol rendu accessible pour la première fois grâce à un élévateur extérieur, nouvelle entrée par le pavillon de jardin, galerie à ciel ouvert dans le parc — autant de transformations que Magali Blénet, directrice du lieu, résume sobrement : « L’idée a été de permettre au public de mieux appréhender le site et d’avoir un parcours de visite plus fluide, plus clair, avec des espaces traités de la même façon. » Une cohérence muséographique que l’institution, ouverte par extensions successives entre 1974 et la fin des années 1980, n’avait jamais tout à fait trouvée.

ROQUETTE D’ORIENT, 2021 © SOPHIE ZENON

Pour inaugurer ces espaces renouvelés, le Château d’Eau a invité Sophie Zénon. Le choix n’était pas évident — et c’est précisément ce qui le rend intéressant. Zénon n’est pas une photographe de la surface. Formée à l’histoire contemporaine, à l’histoire de l’art et à l’ethnologie, spécialisée dans le chamanisme en Asie septentrionale, elle a construit depuis la fin des années 1990 une œuvre hybride où la photographie n’est jamais seule : photogrammes, estampages d’écorces, crânes en porcelaine, livres d’artiste, archives réactivées — tout un arsenal de gestes et de matériaux mis au service d’une seule obsession. Celle du passage du temps. De la mémoire. Des morts. « Je suis artiste photographe, mais je suis historienne et ethnologue de formation », rappelle-t-elle. « Ma spécialité, c’est le comportement face à la mort. » Un aveu qui ne surprend pas vraiment, quand on regarde l’œuvre.

« L’humus du monde » — le titre est emprunté à l’auteure Paola Pigani — se déploie sur les trois espaces du Château d’Eau selon une logique de cercle, en écho à l’architecture circulaire du bâtiment. Pour en donner le ton, Zénon propose une évocation : « Imaginez que vous êtes en forêt. Un jour d’été, il y a un énorme orage. Vous marchez, vous avez les odeurs qui montent. Vous sentez les feuilles, la terre, le champignon, tout cet humus qui remonte du sol. » C’est cette sensation-là que l’exposition cherche à reproduire — une accumulation de strates, d’histoire, de décomposition douce et de ferment vital. « Pour moi, le cercle, c’est une métaphore fantastique de l’idée du cycle de vie et de mort », ajoute-t-elle. Cette physionomie particulière du lieu — cheminement spiral sur deux niveaux, galerie sous le Pont-Neuf — a inspiré à Sophie Zénon une scénographie où les séries dialoguent les unes avec les autres sans jamais se fermer sur elles-mêmes.

ROQUETTE D’ORIENT (IN L’HERBE AUX YEUX BLEUS), 2021 © SOPHIE ZENON
LA SEILLE, 2022 © SOPHIE ZENON
ÉPERVIÈRE DE BAUHIN, 2024 © SOPHIE ZENON

Ainsi, au rez-de-chaussée de la Tour, « Rémanences » (depuis 2013) questionne la mémoire des paysages de guerre à travers le végétal. Les « plantes obsidionales » — espèces non indigènes transportées dans les uniformes des soldats, germées sur les lignes de front — y deviennent des photogrammes grands formats sur papier argentique : empreintes spectrales d’une histoire qui refuse de disparaître. Des estampages d’écorces de chênes meurtris pendant la guerre de 14 complètent l’ensemble, transformés en sculptures de papier fragiles comme de la mémoire. Au sous-sol, « In Case We Die » (2008-2011) prolonge la tradition des photographies post-mortem du 19e siècle. Quatre crânes en biscuit de porcelaine brodés — réalisés à partir de l’IRM du propre crâne de l’artiste — constituent la création inédite conçue pour cette exposition. La deuxième galerie, enfin, accueille « Arborescences » (2010-2017), dédié à l’histoire familiale de la photographe, à l’immigration italienne en France pendant l’entre-deux-guerres, à l’enfance vosgienne de son père Alexandre.

Ce qui frappe dans l’accrochage, c’est le dialogue que Sophie Zénon instaure avec d’autres œuvres — 17 peintures, sculptures et vidéos empruntées aux musées toulousains. Des vanités hollandaises du 17e siècle côtoient une vidéo de Glenda León, des statues-Ka égyptiennes de la 11e dynastie répondent à des photographies de Dieter Appelt. « Ce ne sont pas des œuvres d’autres pour venir faire joli », dit-elle. « Ce sont des artistes qui m’ont toujours accompagné. » Une façon de rappeler qu’un artiste, quelle que soit son époque, travaille toujours à partir de ce que ses prédécesseurs ont produit — qu’il digère, transforme, et restitue à sa manière. L’exposition elle-même, Zénon refuse de l’appeler rétrospective : « Rétrospective, ça ne me va pas du tout. J’ai l’impression d’avoir un pied déjà dans la tombe. Je préfère parler de parcours de vie. »

L’HOMME-PAYSAGE (ALEXANDRE), 2015 © SOPHIE ZENON
CAPUCIN 2 (MOMIES DE PALERME), 2008 © SOPHIE ZENON

Magali Blénet avait pressenti quelque chose. « J’ai senti que Sophie appréhende les lieux comme une expérience, vraiment. Et c’est précisément cette approche qui m’a intéressée, parce que j’ai pensé qu’elle serait vraiment en mesure de donner corps à ce lieu. » On ne le nierait pas. « L’humus du monde » est donc une exposition qui se respire — de façon imaginaire —  autant qu’elle se regarde : une odeur de sous-bois, de décomposition douce, de ferment nourricier. Un éternel recommencement, comme dit l’artiste. Un nouveau début, aussi, pour ce Château d’Eau rénové qui redevient ce qu’il était à l’origine : une source.


« L’humus du monde », de Sophie Zénon est à voir jusqu’au 22 mars 2026 au Château d’Eau, à Toulouse.

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