Bryan Schutmaat, le méridien de la poussière
Avec Sons of the Living, Bryan Schutmaat ressuscite le mythe de la Frontière et transfigure les hobos de l’Ouest américain en héros d’une épopée sans retour.
By Guénola Pellen. Photos by Bryan Schutmaat.
La lumière de l’Ouest américain fond sur le désert comme la foudre. Elle écrase les mesas et creuse les visages comme la roche. Cette lumière vive, Bryan Schutmaat l’a traquée pendant « 154 jours sur la route », à travers le Texas, le Nouveau-Mexique et l’Arizona, posant sa chambre grand format sur le bas-côté des highways.
Il a roulé depuis Austin, au Texas, vers la Californie en serpentant sur l’asphalte noir qui traverse les étendues désertiques, à l’écart des autoroutes, pour s’enfoncer dans les confins les plus reculés du Sud-Ouest. Quand l’étalement de Los Angeles se profilait, hop !, il faisait demi-tour.
Dans les relais routiers et les campements de fortune, Bryan Schutmaat a photographié ceux qu’il a croisés et leur a proposé de les emmener d’un point à un autre. Derrière le volant ou autour d’un repas partagé, il a écouté le récit de leur vie. Des histoires de prison et de renaissance, de dérive et de rédemption, des destins résumés le temps d’une conversation, d’un covoiturage ou d’une pause cigarette entre deux stations-service.
Telle une vision surnaturelle, une centrale électrique surgit dans l’étendue aride, massive et solitaire du désert. Le noir et blanc de Bryan Schutmaat, d’une précision chirurgicale, prend toutse sa force ici. Le métal contraste avec la nature accidentée qui l’entoure. On retrouve chez lui, comme chez Walker Evans, le goût de de ces jalons humains posés au milieu de nulle part, en plein désert.
Les visages qu’il saisit se lisent comme une carte. Les peaux sont burinées par le soleil et les kilomètres avalés, les rides creusées comme des canyons, les yeux plissés ou grand ouverts nous fixent sans ciller, les cheveux emmêlés par le vent du désert. Chacun de ces portraits dégage une beauté âpre, un regard perçant, plus vrai que nature, une aura troublante et quasi mystique. Bryan Schutmaat regarde les nomades, les travailleurs migrants et les marginaux avec une empathie sans fard, une tendresse dénuée de toute condescendance.
Dans son objectif, la route n’est plus qu’un fil tendu dans le vide. Bryan Schutmaat photographie ces panoramas avec une chambre 4×5, un appareil qui exige de la patience et du tact, qui impose de la réflexion et de la concentration avant chaque prise. Chaque image acquiert une densité propre. On quitte le reportage pour entrer dans la contemplation.
Le titre, Sons of the Living (Les fils du vivant) sonne comme un contrepied aux fils de la terre promise d’hier. Ce ne sont plus les héritiers d’une conquête, mais les enfants de ce qui respire encore, de ce qui tient debout malgré tout. Bryan Schutmaat ne documente pas la misère : il atteste d’une capacité d’endurance, celle des corps et celle du paysage.
Bryan Schutmaat mêle avec une justesse rare les portraits et les paysages, construisant un récit visuel où les visages prolongent les horizons et où les routes mènent toujours à un regard. Ici, Wayne se tient devant l’objectif avec une gravité douce. La narration avance sans texte, sans légende. Les images seules portent l’histoire.
Walker, grand voyageur à la barbe resplendissante, est photographié avec sa barbe balayée par le vent après que Bryan Schutmaat a passé plusieurs heures à échanger avec lui dans un Denny’s du Nouveau-Mexique. Chaque portrait est le fruit d’une rencontre réelle, d’un temps partagé : jamais d’un instantané volé.
De Grays the Mountain Sends (2013), son premier livre inspiré par le poète du Montana Richard Hugo, à Good Goddamn (2017), le portrait fiévreux d’un ami texan avant son incarcération, jusqu’à County Road (2023), une méditation intime sur les chemins ruraux entre Austin et la ferme familiale du comté de Leon, l’œuvre de Bryan Schutmaat trace un sillon unique dans la photographie américaine. Une même fidélité aux oubliés, une même obstination à regarder ce que l’Amérique relègue en arrière-plan.
Des maisons abandonnées, des panneaux en lambeaux, des villes qui retournent lentement à la poussière. L’Ouest de Bryan Schutmaat n’est pas celui des westerns ni des promesses de conquête. C’est un territoire où le désert reprend ses droits, patiemment, sur les vestiges d’un songe collectif.
Né à Houston en 1983, diplômé en photographie de l’université de Hartford, Bryan Schutmaat a d’abord sillonné l’Ouest en tournée avec des groupes punk avant d’en faire le territoire obstiné de son œuvre. Il est aujourd’hui une figure de la photographie américaine contemporaine, aux côtés de son ami, le photographe Matthew Genitempo, avec qui il partage une même passion pour le paysage, l’identité et les marges. Ensemble, avec le directeur artistique Cody Haltom, ils ont cofondé Trespasser avec le photographe, une maison d’édition artisanale et exigeante, qui publie des livres rares sur le paysage et l’identité. Cette deuxième édition de Sons of the Living y trouve son écrin naturel.
Dans ses remerciements, Bryan Schutmaat écrit : « Ce livre est pour ma mère. Quand je suis dehors à errer, elle invoque les anges pour moi. »
La dernière image du livre fond les phares d’une route nocturne en un fleuve de lumière. La chaussée se dissout, le désert reprend.
Il ne reste que la traversée.
La deuxième édition de Sons of the Living de Bryan Schutmaat est publiée chez Trespasser Books et disponible au prix de $75.