Chaque image de Malick Sidibé est une fête. Son horizon ? La jeunesse branchée et insouciante en pattes d’eph’, les amateurs de plage, de twist, de rock et de funk. Marqué par un strabisme qui renforce la singularité de son regard, ce génie du cadre et de la lumière a immortalisé l’espoir d’un pays en pleine émancipation politique et culturelle, fêtant sa liberté retrouvée sur les bords du Niger, dans les boîtes de nuit de Bamako et au « Studio Malick ».
Fils d’un paysan peul, Malick Sidibé naît en 1935 à Soloba, un village du sud malien à 300 kilomètres de Bamako. Formé au dessin puis à la joaillerie, il entre en photographie par le biais de Gérard Guillat que tout le monde surnomme « Gégé la Pellicule ». Au début des années 1960, Sidibé ouvre son studio à Bagadadji. Ce qui s’y déploie n’est pas un commerce de portraits mais l’invention d’un langage visuel, tendre et frontal, où chaque sujet se fait souverain.
Les cinq jeunes hommes en chemises fleuries et chapeaux à larges bords d’Amis des Espagnols (1968) sont ainsi saisis dans un agencement savant de décontraction et de superbe. Ils affichent cette assurance tranquille que seule confère la certitude d’être jeune et libre. La mise en scène emprunte au vocabulaire des pochettes de disques. Sidibé capte l’essence d’une génération.
Une archive inédite de l’Afrique
André Magnin, commissaire d’exposition, se souvient des archives du photographe : « [Les négatifs] de Malick étaient conservés dans des boîtes Kodak cartonnées jaune et rouge. Chacune contenait les prises de vue réalisées pendant un mois. » L’abondance vertigineuse — « des centaines de boîtes, deux cents, trois cent mille négatifs, peut-être plus » — dit l’ampleur d’une entreprise qui constitue l’une des plus vastes archives visuelles de l’Afrique de l’Ouest.
Muscles tendus, poings brandis, un garçon et une fille se font face dans Combat des amis avec pierres (1976) comme dans une chorégraphie de lutte joyeuse. L’horizon bas, le ciel immense, la terre nue confèrent à la scène une dimension épique mais le sourire affleure, et l’on comprend que ce combat est avant tout un rituel d’amitié. Malick Sidibé excelle à saisir cette lisière fragile où le geste viril se mue en tendresse.
La photographe Françoise Huguier situe l’œuvre dans sa fragilité même : « Rien n’était pensé pour durer, encore moins pour être montré hors du Mali. Ces photos n’étaient pas destinées à l’Histoire ; elles en sont pourtant devenues l’une des archives les plus précieuses. » La beauté de ce travail naît précisément de cette absence de calcul, de cette gratuité première qui est le propre de la fête.
Turban à fleurs et lunettes noires empruntées au photographe, comme le titre le souligne humoristiquement, Melle Kadiatou Touré avec mes verres fumés (1969) offre le portrait d’une jeune femme dont l’ombre portée sur le mur dessine un double fantomatique.
Tout autre est la flamboyance de Django tire le premier (1971) : un homme en costume sombre et chapeau de cow-boy, campé dans une pose de pistolero empruntée au cinéma italien. L’appropriation est jubilatoire : il ne s’agit pas d’imiter, mais de se réinventer par le détour de la fiction.
L’écrivain Manthia Diawara rappelle le contexte politique de ces images d’apparente insouciance : « A Bamako, on établit des couvre-feux et les jeunes qui se faisaient surprendre vêtus d’une minijupe, d’une chemise ajustée, d’un pantalon pattes d’éléphant ou d’une coiffure afro étaient envoyés dans des camps de rééducation. » Les photographies de Sidibé documentent une résistance silencieuse, celle de corps qui refusent l’assignation, qui dansent sur James Brown ou les Beatles malgré l’interdit.
L’élégance comme acte politique
Deux femmes assises côte à côte, vêtues de pagnes assortis ornés de médaillons photographiques, un enfant blotti entre elles : Les deux coépouses (1972) déploie une composition d’une symétrie apaisante, presque hiératique ; et pourtant, dans l’inclinaison légère des têtes, passe quelque chose qui échappe à toute pose convenue.
Le photographe sénégalais Omar Victor Diop formule avec une limpidité bouleversante la singularité de cette œuvre : « Dans un portrait de Malick Sidibé, le regard est toujours aimant, confiant. » Puis cette phrase, qui pourrait servir d’épitaphe : « Chaque image est une carte postale envoyée à l’avenir, une affirmation de soi, un témoignage d’amour à la vie. »
Laura Serani, commissaire d’exposition, restitue l’homme derrière l’œuvre : « Jusque dans les dernières années, devant le Studio Malick à Bagadadji, dans la poussière et le bruit de la rue, il y avait toujours un petit cercle réuni autour d’un thé. » Jusqu’à sa mort en 2016,à l’âge de 80 ans, le photographe « écoutait, distillait ses répliques et illuminait le parterre de son sourire ».
Récompensé en 2007 par le Lion d’or de la Biennale de Venise, Malick Sidibé n’a jamais quitté Bamako. L’intégralité des bénéfices de cet album hommage est reversée à Reporters Sans Frontières : offrir des images pleines de gaîté en ces temps troublés pour financer la liberté de ceux qui racontent le monde, quel plus beau cadeau ?
Vue de dos, Studio Malick, Bamako, années 1990. © Malick Sidibé / Studio Malick Sidibé
Le nouvel album de Reporters sans frontières, 100 photos de Malick Sidibé pour la liberté de la presse, est disponible au prix de 12,50 €.