Roxham Road, à la frontière entre deux Amériques
La photographe Ruth Kaplan a arpenté pendant cinq ans un point de passage irrégulier situé entre l’Etat de New York et le Québec. Crossing en est la chronique démystifiée.
Par Guénola Pellen. Photos de Ruth Kaplan.
Reliant Champlain, dans l’Etat de New York, à Hemmingford, au Québec, Roxham Road a incarné de 2017 à 2023 l’un des points de passage irréguliers les plus fréquentés du continent nord-américain. Des milliers de personnes venues d’Haïti, de la République démocratique du Congo, du Venezuela ou d’Afghanistan y ont convergé pour déposer une demande d’asile au Canada — car l’Entente sur les tiers pays sûrs, un traité bilatéral entre les deux pays, leur interdisait de le faire aux postes frontaliers officiels.
La photographe documentaire Ruth Kaplan s’y rend pour la première fois en décembre 2018. Ce qu’elle y découvre la retiendra cinq ans : deux hommes sénégalais emmitouflés dans leurs écharpes, saisis par le froid. Une famille dont l’enfant ne dépasse pas la valise. Deux jeunes femmes se partageant trois gants. « Au fil des années, j’ai regardé la scène se répéter encore et encore, mais elle ne m’a jamais paru normale », écrit-elle.
Sur l’une des images du livre, une silhouette solitaire avance sur un chemin enneigé bordé de sapins, en direction du point de passage canadien. L’immensité blanche avale la figure, réduite à sa verticalité fragile — un corps en transit entre deux pays, entre deux destins. Sur une autre photographie, nocturne, des demandeurs d’asile font la queue dehors devant le bâtiment de traitement canadien en tôle ondulée : on y voit des caméras de surveillance, des néons, des bagages entassés dans la neige.
Ruth Kaplan, dont les aînés ont fui l’Europe de l’Est et la Shoah pour s’installer au Canada, reconnaît dans ces trajectoires une familiarité intime. « Se déplacer librement d’un pays à l’autre est un privilège qui n’est pas donné à tous. La traversée est irréversible une fois le pas franchi », note-t-elle. Ce lien biographique irrigue son regard sans jamais le surcharger ; il confère à chaque image une gravité qui ne relève ni du reportage ni du militantisme, mais d’une forme d’observation attentive et empathique.
L’écrivain afghan Habib Zahori, aujourd’hui installé au Canada, livre dans le livre un récit vertigineux de sa propre traversée clandestine — par un autre itinéraire, à vélo, dans la neige, sans GPS. « Je n’étais pas simplement un corps se déplaçant d’un point A à un point B — j’étais un océan en mouvement, un océan de sentiments contradictoires », écrit-il. Son témoignage élargit la portée de Crossing au-delà du documentaire.
Le paysage nordique devient un protagoniste à part entière. Canopée dense en été, ciels cramoisies en automne, champs ensevelis sous la neige en hiver. Pendant la pandémie, lorsque les frontières ont fermé, Ruth Kaplan a continué à photographier côté canadien, enregistrant les sons ambiants, les chants d’oiseaux, les silences. « Je me suis tournée davantage vers le paysage — un écosystème luxuriant — goûtant la qualité méditative du temps passé là », confie-t-elle.
En mars 2023, le Canada et les Etats-Unis ont amendé l’Entente sur les tiers pays sûrs, étendant son application à l’ensemble de la frontière terrestre. Le passage par Roxham Road est devenu impossible. Le bâtiment canadien a été démantelé. Le problème, lui, n’a pas disparu : les demandeurs d’asile, privés de cette brèche, empruntent désormais des itinéraires plus longs, plus dangereux, plus invisibles. Ruth Kaplan est retournée sur le site. Il ne porte plus aucune trace de ce qui s’y est déroulé.
Crossing n’est ni un plaidoyer ni une élégie. C’est un témoignage visuel qui restitue aux demandeurs d’asile ce que le débat politique leur confisque si souvent : un visage, une histoire, une dignité intacte.
L’ouvrage de Ruth Kaplan, Crossing — From USA to Canada, Walking Roxham Road, est publié par Kehrer Verlag et disponible au prix de 40 €.