Thomas Hoepker, fabricant d’images humaines

En juin 1954, un critique de photo hambourgeois du nom de Fritz Kempe écrit à un jeune gymnasien qu’il ferait mieux de se trouver un autre métier que celui de photographe. Le gymnasien s’appelle Thomas Hoepker. Il a dix-huit ans. Soixante-dix ans plus tard, Stories of Humanity rassemble près de deux cents de ses images en une rétrospective publiée par teNeues.

L’histoire commence pourtant à Munich, où Hoepker grandit dans une famille bourgeoise et s’inscrit en archéologie et histoire de l’art. Photographier, il le fait déjà au lycée, avec l’enthousiasme maladroit que l’on imagine. Le verdict de Kempe n’arrête rien. En 1954, la première édition du prix de la jeune photographie est organisée dans le cadre de la foire photokina. Hoepker le remporte en 1956, puis à nouveau en 1958 — il est le seul à l’avoir obtenu deux fois. En 1960, il signe son premier contrat de photojournaliste.

Quatre ans plus tard, il entre à Stern comme photographe permanent. Le magazine est alors l’un des plus influents du monde occidental, et un terrain de jeu à la mesure de son ambition. Hoepker y travaille pendant deux décennies, parcourant les États-Unis, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique latine. Le rédacteur en chef Henri Nannen — lui-même historien de l’art de formation — a pris l’habitude de l’accueillir avec une pointe d’ironie : « Ah, da kommt unser Künstler ! » — ah, voilà notre artiste. Dans ce sarcasme affleure, dit-on, une forme d’envie : Hoepker s’accorde des semaines sur le terrain là où les autres photographes plient bagages en quelques jours.

Italie, Rome, 1983. Jeune couple de mariés dans la cour du musée du Capitole. © Thomas Hoepker / Magnum Photos
Brésil, Coroa Vermelha, lieu de la première messe des Portugais en avril 1500. Chef Itambé de la tribu Pataxó au téléphone public © Thomas Hoepker / Magnum Photos
Allemagne, Munich, 1968. Cirque Krone. Un clown dans sa loge. Cirque Krone © Thomas Hoepker / Magnum Photos

C’est précisément cette disponibilité qui donne naissance à certaines des images les plus célèbres du livre. En 1966, la rédaction de Stern lui confie une mission simple : suivre Muhammad Ali. « Il avait 24 ans, venait de se convertir à l’islam et de changer son nom », raconte le photographe. « La rédaction m’avait demandé de “rester avec le type et de le suivre aussi longtemps que possible”. » Hoepker le suit donc à Chicago — dans la salle d’entraînement, sous les voies surélevées du métro, dans une boulangerie de South Side où Ali, apercevant une jolie vendeuse, se met à danser et improviser des rimes pour la séduire. Ce n’est que des années plus tard, en revisitant ses négatifs, que Hoepker comprend ce qu’il avait photographié ce jour-là : la jeune femme s’appellait Belinda Boyd. Elle deviendrait la deuxième femme d’Ali un an après.

En 1981, c’est Andy Warhol qu’il retrouve à la Factory, sur Union Square. La scène est à l’image du personnage. « Andy m’a tendu une main froide et a chuchoté : “Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ?”» se souvient-il. « Sans un mot de plus, il s’est immédiatement placé devant moi et a regardé droit à travers les filtres colorés dans l’objectif. » Warhol — coloré en vert, en rouge, en bleu — ressemble à son propre fantôme. Hoepker apprend alors que le pape du pop art est inscrit dans une agence de mannequins et se loue régulièrement pour des shootings mode. Une information qui, dans la bouche de Warhol, ressemble à l’époque davantage à une provocation qu’à un aveu.

États-Unis. Muhammad Ali (alors Cassius Clay), champion du monde de boxe poids lourds, à Chicago en 1966. Ali flirte avec Belinda dans une boulangerie. Belinda deviendra plus tard sa seconde épouse. © Thomas Hoepker / Magnum Photos
États-Unis. New York. Manhattan. 1981. Andy Warhol dans sa « Factory » à Union Square. © Thomas Hoepker / Magnum Photos

Entre les célébrités et les crises, Thomas Hoepker effectue plusieurs séjours en RDA au milieu des années 1970. Il y photographie la vie ordinaire — des parades militaires, des plages de la Baltique en été, des immeubles gris de Halle-Neustadt, un soldat qui embrasse une jeune femme sur l’Alexanderplatz. Ces images ne dénoncent pas. Elles montrent simplement des gens et leur quotidien, dans un pays que la frontière rend largement invisible pour le reste du monde. Ce sont parmi les témoignages les plus précieux du livre.

En 1989 — l’année même de la chute du Mur —, Hoepker est le premier Allemand admis comme membre à part entière de l’agence Magnum. Il en deviendra président de 2003 à 2007. C’est tard dans une carrière déjà bien entamée, et le photographe lui-même a toujours préféré l’humilité : dans ses derniers entretiens, il aime se désigner comme un Bilderfabrikant — un fabricant d’images. Pas un artiste, un artisan.

RDA, Allemagne de l’Est, 1976. Garçon avec un fusil jouet à Görlitz. © Thomas Hoepker / Magnum Photos
Brazilia, 1968 © Thomas Hoepker / Magnum Photos

C’est cette posture qui explique l’exigence de sa méthode. « La surface de la Terre a été photographiée jusqu’à l’épuisement », écrit-il dans Stories of Humanity. « La seule chance du grand reportage contemporain est de regarder plus profond, de concentrer le regard et de décrire dans le moindre détail ce que l’on voit. » Il ajoute ailleurs : « Je suis un voyeur discret et respectueux. Une cape d’invisibilité serait le vêtement de travail idéal. 80 % de mes images sont simplement le produit de l’instant. » De fait, dans les 296 pages de Stories of Humanity, on ne trouve aucune image forcée.

La rétrospective s’étend sur six décennies et six continents. Elle inclut des photographies inédites, aux côtés des images que l’on croit connaître. Les textes sont signés de Rolf Sachsse, historien de l’art et professeur à l’académie de la Sarre, qui replace l’œuvre dans son époque avec précision. Hoepker, lui, a commencé à évoquer publiquement sa propre perte de mémoire dans ses dernières années — avec la même franchise directe qui caractérise son travail. Une façon d’assumer jusqu’au bout ce qu’il est, sans coquetterie.

Italie, 1956. Amoureux à Rome © Thomas Hoepker / Magnum Photos
Bihar, Inde, 1967. Villageois mendiant de la nourriture © Thomas Hoepker / Magnum Photos

L’épilogue est signé par Christine Kruchen, cinéaste et épouse de Thomas Hoepker. Elle raconte l’homme. C’est le bon choix pour conclure un livre qui, par-delà les continents et les décennies, revient toujours au même point de départ : quelqu’un qui regarde quelqu’un d’autre, et qui, le temps d’un déclenchement, lui accorde toute son attention.


Stories of Humanity de Thomas Hoepker est publié par teNeues et disponible au prix de 100 €.

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