Il y a deux siècles, le désir ressenti par beaucoup d'enregistrer la réalité nous a conduit à l'invention de la photographie et la société en a été tout autant émerveillée que surprise. Aujourd'hui, dans cette société de la connaissance, nous avons adopté internet comme s'il avait toujours existé. Mais nous ne nous sommes pas arrêtés là. Les téléphones portables nous ont habitués à disposer de cette connexion en permanence. Ils ont, de plus, largement remplacé nos appareils photo. À l'heure actuelle, nous avons à portée de main autant d'informations que nous n'en avons jamais eues et la plupart d'entre elles sont d'ordre visuel.

Aujourd’hui, une image photographique ne peut signifier la même chose qu'à l'époque de son invention ou qu'il y a vingt ans. Les images sont omniprésentes. Nous utilisons maintenant des termes comme photographie connectée et post-photographie pour décrire un nouveau phénomène. Un phénomène dans lequel la photographie a transcendé ses anciennes utilisations pour prendre une dimension conversationnelle où le mot est remplacé par l'image.

Pour comprendre ces changements, Sema d'Acosta - critique d'art, chercheur et conservateur spécialisé dans le langage et l'image au XXIe siècle - a accepté de répondre à nos questions.


© Jens Johnsson / Unsplash

En tant que spécialiste de l'art, de la photographie et de la culture visuelle, comment, selon vous, la photographie est-elle intégrée dans d'autres domaines sociaux et artistiques ? La photographie est-elle la même aujourd'hui qu'il y a deux ans ?

La photographie est largement présente dans tous les domaines et à chaque fois elle gagne du terrain. Non seulement dans le monde artistique, mais aussi dans toutes les situations de la vie quotidienne : de nos jours, l'image conditionne tous les aspects de notre vie, de la communication à l'écriture. Nous vivons une période de transition vers un nouveau modèle de société, très différent du précédent. Nous passons de la société du logos, où la pensée était liée à l'écrit, à la société de l’imago, qui gravite autour de l’image et s’en nourrit.

Les jeunes d'aujourd'hui communiquent, pensent et comprennent le monde à travers l’image. Les idées sont maintenant directement liées à elle, tout est visuel. L'écran de l'ordinateur ou du téléphone portable est aujourd'hui plus important que la réalité et cela pose un vrai problème : nous avons du mal à différencier ce que nous avons vécu de ce que nous avons vu, une situation qui modifie notre imaginaire et la perception de l'expérience.

Cette idée de société de l’imago est très intéressante. Dans ce paradigme, favorisé par la photographie, quelle relation cette dernière établit-elle avec les autres disciplines ? Existe-t-il une transmission entre elles ?

Il existe une forte transmission entre la photographie et les autres formes d’expression. Autrefois, pour tout créateur, de l'architecte au peintre, la relation entre la pensée et la main, entre les idées et leur matérialisation, s’exprimait par le dessin. Maintenant cette relation s’exprime par l'image, grâce à la photographie. La photographie a englouti les beaux-arts traditionnels et en suit le chemin ; sans elle, ils ne peuvent plus être compris. Aujourd'hui, nous vivons saturés d'images,  en sommes conditionnés et soumis à leur pouvoir. Les modes d'expression sont très poreux, ils absorbent très facilement ce qui se passe dans notre environnement. Pour bien comprendre la relation entre la photographie et le reste des langages expressifs, il suffit de réfléchir un instant à la façon dont internet a changé de manière substantielle et irréversible les médias que nous connaissions il y a quelques décennies (télévision, radio et presse écrite).

Dans la relation entre la photographie et les technologies émergentes, considérez-vous que le support modifie le langage de l'image ?

Bien sûr, il existe de nouveaux modes de capture d'image qui n'existaient pas auparavant et qui sont un facteur déterminant. Aujourd'hui, la majorité des images sont réalisées essentiellement avec le téléphone portable, l'appareil photo est devenu un appareil exclusivement réservé aux spécialistes. Le milieu change et conditionne.


© Andrew Guan / Unsplash

Aujourd'hui, est-on capable de répondre à la question, qu'est-ce que la photographie ?

C'est le langage le plus actuel, autour duquel il se passe le plus de choses. La photographie est difficilement définissable. Ce n'est pas une technique, ce n'est pas un genre, ce n'est pas un médium, ce n'est même pas une langue ; elle contamine tout et se propage partout. La peinture d'aujourd'hui, par exemple, de plus en plus figurative, en est fortement marquée. La photographie est liée à la culture visuelle de chaque moment ; chaque époque comprend l'image d'une manière différente. Chacun, selon son bagage, interprète cette image d'une manière ou d'une autre, tout ce que nous voyons est compris, nous le faisons inconsciemment, même si nous ne le réalisons pas. C'est exactement la même chose pour la maîtrise des langues; un polyglotte établit certains liens et développe des façons de penser très différentes à côté de quelqu'un qui ne parle qu'une seule langue de manière très basique. Pensée et parole vont de pair, elles se renforcent mutuellement. Il en va de même pour l'image.

Voulez-vous dire que la photographie est en mouvement perpétuel ?

Avec la photographie, il est difficile de se limiter à une définition figée ou concrète.... Elle est en pleine mutation, sa syntaxe est beaucoup plus riche et d'une certaine façon elle est bien plus efficace. Par exemple, dans Instagram ou WhatsApp, elle a acquis un pouvoir absolu. Nous n'écrivons plus de messages ou ne collectons plus de données, mais nous envoyons des images ou prenons des photos. Pour nous souvenir de quelque chose, nous le photographions avant de l'écrire sur papier... Maintenant, des projets et des travaux qui prennent en compte ce concept sont proposés, auparavant c'était impensable.

Comment réagir face à ces changements ?

Dans une époque d'hyper-visualité comme la nôtre, où il se passe tant de choses, nous devons rééduquer notre regard pour l'adapter à une nouvelle réalité conditionnée par Internet, les téléphones portables et les écrans d'ordinateur. Regarder est une véritable activité; nous devons apprendre à regarder car c’est quelque chose qui requiert une certaine compétence. Nous devons nous arrêter, apprendre à regarder pour reconnaître les nouveaux codes qui émergent. Plus nous en saurons sur les images, plus nous les apprécierons et plus nous serons en mesure de naviguer dans le monde d'aujourd'hui.


Sema d'Acosta

 

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