Quatre-vingt seize clichés de la photographe sud-africaine sont publiés sous la forme d’un livre chez Aperture.

Somnyama Ngonyama. Le titre de cette série de photographies de Zanele Muholi vous attrape telle une incantation. Somnyama Ngonyama. Des mots en langue zoulou, la langue maternelle de l’artiste, accompagnent chaque photo. Plus que des titres, ce sont des poèmes en un mot qui se marient à l’image afin de tisser des associations, sensations et souvenirs d’un corps qui ose s’exposer ; s’exposer à notre regard et même à la haine. Somnyama Ngonyama or Hail The Black Lioness (Saluez la Sombre Lionne), est une autobiographie visuelle commencée en 2012 enrichie quotidiennement jusqu’à aujourd’hui. 


Ntozakhe II, Parktown, Johannesburg, 2016; from Zanele Muholi: Somnyama Ngonyama, Hail the Dark Lioness (Aperture, 2018) © Zanele Muholi, courtesy of Stevenson Gallery, Cape Town/Johannesburg, and Yancey Richardson Gallery, New York

La grande couverture de l’édition agrandie nous confronte avec un portrait de trois quarts d’une Statue de la Liberté noire quasiment grandeur nature. La rencontre avec le sujet est immédiate, aucun titre ni nom ne figure ici. Le panneau mat semble scintiller tenu en main, révélant la texture de peau du modèle ainsi que les légères rainures du vêtement en jean enroulé autour de ses épaules. Sur sa tête, cette figure de la Liberté porte une couronne d’éponges abrasives liés les uns aux autres. Le fort contraste de la photographie nous les fait voir complètement noirs ; c’est seulement lorsque la lumière frappe l’image sous un certain angle que l’on peut arriver à distinguer l’enchevêtrement des fibres de laine d’acier. Plutôt qu’un appel à la Liberté, cette statue est un rappel des privations de liberté toujours subies de nos jours. Zanele Muholi brise les limites esthétiques pour produire un travail artistique et activiste qui requiert un immense courage, de l’autodiscipline et une rare habileté à extraire un grain d’humour même des situations les plus douloureuses.

Quand le sujet se retourne sur son passé

Les photographies de Muholi sont souvent de l’anthropologie inversée. La perception « scientifique » du 19e et du début du 20e siècle ont forgé des stéréotypes qui hantent toujours notre vision en enfermant les gens de couleur dans un rôle d’objet d’étude exotisé et souvent anonyme, principalement défini par son altérité. Muholi adopte ces clichés (dans tous les sens du terme) ethnographiques et les tourne en ridicule.


Senzekile II, Cincinnati, 2016; from Zanele Muholi: Somnyama Ngonyama, Hail the Dark Lioness (Aperture, 2018)© Zanele Muholi, courtesy of Stevenson Gallery, Cape Town/Johannesburg, and Yancey Richardson Gallery, New York

Ainsi dans Senzekile II, elle porte un lourd collier fait de porte-clefs en fausse fourrure attachés les uns aux autres, les breloques tombant autour de ses épaules. Une haute queue de cheval supporte un tas d’éponges abrasives, leur éclat argenté faisant écho aux mousquetons autour de son cou. De manière similaire, dans Bhekezakhe, Muholi explore les clichés autour de la robe traditionnelle. On croirait voir au premier abord une coiffe et un collier de paille mais ce sont en fait des serre-câbles de nylon enroulés autour d’une tresse de lacets noirs et blancs. Espiègle et subversive, cette image pointe une plus sinistre réalité d’arrestations fallacieuses et de meurtres, une criminalisation des corps noirs qui défient les normes établies, ainsi que l’incarcération, aussi bien physique que métaphorique. Le regard de Muholi, ferme et vulnérable, défie le spectateur de le soutenir.

Beaucoup d’autoportraits sont une réponse directe à des événements actuels ou des expériences personnelles. Zithulele exprime ainsi la frustration liée à la condition sociale dûe à la couleur de peau -et au genre. Photographiée devant un fond de feuilles de chênes en cuir, Muholi est alourdie par une masse de branches emmêlées ; elles sont tressées dans ses cheveux, tombent sur ses épaules et s’enroulent autour de sa poitrine. Littéralement captive, son visage semble exténué. Une larme coule le long de sa joue. Zithulele, en zoulou, signifie « ils sont silencieux. » L’image porte les souvenirs de générations d’africaines qui ont travaillé dur et souffert en silence.


Zithulele, Worcester, South Africa , 2016; from Zanele Muholi: Somnyama Ngonyama, Hail the Dark Lioness (Aperture, 2018) © Zanele Muholi, courtesy of Stevenson Gallery, Cape Town/Johannesburg, and Yancey Richardson Gallery, New York

The maID

Une des figures de la travailleuse à laquelle Muholi retourne sans cesse est la femme de ménage. Bester I est un des nombreux hommages à la mère de l’artiste, Bester, qui a travaillé toute sa vie comme domestique pour une famille blanche. Affublée d’un tapis tissé en guise de cape et de pinces à linge en bois comme accessoires de mode, ses lèvres blanchies au dentifrice, Muholi communique une innocence presque enfantine combinée à une immense force de résilience. Tout l’attirail des tâches ménagères peuple ainsi les photographies de Zanele Muholi : les éponges abrasives en constante métamorphose, les gants en caoutchouc, les tuyaux, les pinces à linge, les épingles à nourrice… Leurs significations sont ici multipliées. Le mot maID, jeu de mot visuel entre maid (femme de ménage) et my ID (mon identité), est le terme que Maholi utilise pour décrire son projet d’exploration d’une identité noire genrée.


Bester I, Mayotte, 2015; from Zanele Muholi: Somnyama Ngonyama, Hail the Dark Lioness (Aperture, 2018) © Zanele Muholi, courtesy of Stevenson Gallery, Cape Town/Johannesburg, and Yancey Richardson Gallery, New York

Sa propre image

Dans ZaKi I, Muholi semble s’interroger sur la possibilité d’une minorité raciale au sein d’une autre culture très homogénéisée. Imitant la photographie classique japonaise, elle porte ici un kimono et pose agenouillée entre les panneaux d’une porte coulissante. Alors que beaucoup de portraits jouent sur les contrastes entre le noir et le blanc – les motifs du kimono, les rayures sur le tapis en coton dans Bester I ou encore de façon plus légère dans Senzekile II ou Kodwa – les photographies de Muholi sont surtout une célébration du noir. L’image titre, Somnyama IV, est un autoportrait nu représentant l’artiste coiffée d’une crinière royale faite de dreadlocks indisciplinées. Dans l’obscurité de la photographie, se peau semble générer sa propre lumière. La personne qui nous fait face dans chacune des images de Muholi semble hurler : Je suis une lionne, je rugis au nom de ceux qui n’ont pas de mots.


ZaKi, Kyoto, 2017; from Zanele Muholi: Somnyama Ngonyama, Hail the Dark Lioness (Aperture, 2018) © Zanele Muholi, courtesy of Stevenson Gallery, Cape Town/Johannesburg, and Yancey Richardson Gallery, New York

 


Kodwa I, Amsterdam, 2017; from Zanele Muholi: Somnyama Ngonyama, Hail the Dark Lioness (Aperture, 2018) © Zanele Muholi, courtesy of Stevenson Gallery, Cape Town/Johannesburg, and Yancey Richardson Gallery, New York

 


Bhekezakhe, Parktown, Johannesburg , 2016; from Zanele Muholi: Somnyama Ngonyama, Hail the Dark Lioness (Aperture, 2018) © Zanele Muholi, courtesy of Stevenson Gallery, Cape Town/Johannesburg, and Yancey Richardson Gallery, New York

 


Somnyama IV, Oslo, 2015; from Zanele Muholi: Somnyama Ngonyama, Hail the Dark Lioness (Aperture, 2018) © Zanele Muholi, courtesy of Stevenson Gallery, Cape Town/Johannesburg, and Yancey Richardson Gallery, New York

 

Par Ela Kotkowska


Zanele Muholi, Somnyama Ngonyama

Aperture, 2018, 212 pages

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