Loop


À l’occasion de l’exposition Les infamies photographiques de Sigmar Polke au BAL à Paris, Blind décrypte une image emblématique de cet artiste prolifique.  

Elle est tachée, abimée, écornée dans sa forme. Elle est le contraire d’une photographie léchée et développée avec soin. On n’y reconnaît presque pas le visage du sujet photographié. Sur ses lèvres se déploie un sourire brisé par une tache.

Voilà l’une des photographies de Sigmar Polke, peintre aux rives de l’abstraction et qui, dans les années 1960-1970, passait son temps muni de son appareil photo. Il le laissait traîner dans les fêtes qu’il fréquentait et des amis l’empruntaient parfois, si bien que nous ne savons pas vraiment si Sigmar Polke est l’auteur de toutes les photographies qui lui sont attribuées et donc, de cette photographie. Il l’est sans doute car il a beaucoup aimé photographier les femmes qu’il côtoyait. Il en faisait le portrait qu’il se plaisait ensuite à souiller par différents procédés, comme dans l’ensemble de son travail photographique. 


Sigmar Polke, Sans titre (Hannelore Kunert), 1970-1980, Collection de Georg Polke © Sigmar Polke, Cologne/ADAGP, 2019

Solarisation, utilisation d’un papier périmé, surexposition… Sigmar Polke conduisait la photographie dans ses extrêmes, quitte à sortir de la représentation pour aller vers l’abstraction la plus complète ou vers l’invisible. Devant ses photographies, il faut parfois plisser les yeux pour en deviner une forme, pour apercevoir un dessin. Surtout, alors qu’il tirait lui-même ses photographies, il les salissait, faisant naître ce que le BAL appelle des « infamies photographiques », véritable contre-pied d’une image classique qui demande de la clarté, de la netteté. 

« Le sommeil de la raison engendre des monstres »  disait l’artiste dont on comprend le travail photographique comme une envie de bousculer cette raison et d’offrir une dimension hallucinatoire à ses images, proche d’une rêverie sombre et inquiétante. Pour les portraits des femmes qu’il a côtoyé, il n’hésitait pas à les abîmer, à les rendre moins visibles et moins sympathiques. « L’objet aimé est transformé en quelque chose d’effrayant », analyse le commissaire de l’exposition, Bernard Marcadé. Et son sourire se brise sous l’opération chimique du développement photographique. « La chimie est une clé. La chimie est poison », écrivait un historien de l’art à propos du travail de Sigmar Polke. 

Par Jean-Baptiste Gauvin

Les infamies photographiques de Sigmar Polke

Du 13 septembre au 22 décembre 2019

Le BAL, 6 Impasse de la Défense, 75018 Paris

 

Article précédent Article suivant
À lire