Loop


À l’occasion de l’exposition Fragments d’une crucifixion au Museum of Contemporary Art de Chicago aux États-Unis, Blind décrypte une photographie du travail de l’artiste cubaine Ana Mendieta. 

Quelle est donc cette silhouette humaine qui flambe dans la nuit ? Les restes d’un supplice ? Un étrange totem ? Une invocation chamanique ? Peut-être un peu de tout cela, tant les performances d’Ana Mendieta mêlent quête d’identité, rituel primitif et pensée magique. Prise en 1976, cette photographie, réalisée à Mexico, fixe l’instant d’une installation de l’artiste. Depuis quelque temps, elle fabrique des sculptures qui reprennent des formes humaines et elle les soumet à la menace des éléments terrestres : eau, vent et feu. Ici, c’est un incendie qui déploie toute sa frénésie dans la nuit, et laisse l’impression d’un corps diffus, en train de disparaître, de se consumer. 


Ana Mendieta, Untitled from the Silueta series, 1973–77. Courtesy of Galerie Lelong, New York Photo: Nathan Keay, © MCA Chicago, © The Estate of Ana Mendieta Collection

Née en 1948 à La Havane à Cuba, Ana Mendieta sera envoyée dans un orphelinat aux États-Unis à l’âge de douze ans tandis que son père, soupçonné de travailler avec les Américains, ira en prison. Dès le début de son travail artistique, Ana Mendieta utilisera son corps. Ses performances s’inscrivent immédiatement dans la catégorie du “Body Art”, œuvres dans lesquels les artistes utilisent leurs corps comme matière première. Pour garder une trace de ses performances et en témoigner devant le public, Ana Mendieta se sert à la fois de la vidéo et de la photographie. Elle disait que ses performances aboutissaient à des “tableaux sculpturaux”.

C’est le cas de cette photographie qui résume bien l’esprit des travaux d’Ana Mendieta. Depuis ses débuts, l’artiste joue avec l’image du corps. Celui qui gît littéralement comme un cadavre. En 1973, sa première œuvre la représente nue allongée dans une tombe aztèque, couverte de fleurs. On pense évidemment à la représentation d’une jeune femme qui vient de trépasser. Mais quelque chose trouble : il y a du vivant. Les fleurs sont trop nombreuses et trop envahissantes pour qu’il s’agisse d’un enterrement. Pourquoi, aussi, est-elle complètement nue ? Mystérieux rituel. Trois ans plus tard, le corps en chair et en os est devenu une silhouette qui brûle. Un totem dérangeant qui fait évidemment penser au Christ en croix tout autant qu’à l’incinération des morts. Et fait écho au destin d’une artiste qui s’éteindra à seulement 36 ans, en 1985. 

Par Jean-Baptiste Gauvin 

Fragments of a Crucifixion 

Du 25 mai au 3 novembre 2019

Museum of Contemporary Art Chicago

220 E Chicago Ave, Chicago, IL 60611, United States

 

Article précédent Article suivant
À lire