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Le livre American Origami d’Andres Gonzalez est le résultat de six années de recherche photographique sur les fusillades à répétition dans les écoles américaines. Combinant entretiens, photographies originales et archives, le livre propose d’appréhender l'après-drame et le deuil dans une perspective étendue. 


American Origami © Andres Gonzalez

En 1999, une fusillade au lycée de Columbine, dans le Colorado, plonge l’Amérique en état de choc. Bill Clinton, qui est alors président, déclare : « Quelque chose de profond est arrivé à votre pays à cause de cela. […] Peut-être à cause de son ampleur, et je pense surtout à cause de vous ; la façon dont vous avez réagi, tous. […] Nous avons appris avec vous beaucoup de choses sur nous-mêmes et sur nos responsabilités en tant que parents et citoyens. »

Treize ans plus tard, quand le photographe américain Andres Gonzalez revient s’installer aux Etats-Unis, il s’imagine un pays gorgé du même optimisme. « Nous avions survécu à l'ère Bush, et Obama diffusait quelque chose de positif. Donc, lorsque [la fusillade de] Sandy Hook s’est produite moins de deux semaines après mon retour, cela m'a vraiment touché émotionnellement. Je me suis presque senti trahi », se souvient-il. Columbine n’avait pas changé l’Amérique. La violence était toujours profondément ancrée dans la société et les armes y circulaient librement. 

Un désir de s’insurger

Quelques mois après ce nouveau massacre, une loi proposant la vérification systématique des antécédents lors de l’achat d’une arme est refusée par le Congrès. « J'étais tellement en colère, je voulais protester. Et c'est à ce moment-là que j'ai commencé à réfléchir à ce que je pouvais faire en tant qu’artiste visuel », explique Gonzalez. Il étudie l'histoire de la violence et de la douleur, notamment à travers les travaux des chercheurs Richard Slotkin et Elaine Scarry. Une douleur extrême annihile le langage, note Scarry, et Gonzalez commence à s’intéresser aux rituels de deuil, aussi vains ou inadaptés soient-ils. « J’ai commencé à faire des recherches sur la façon dont nous utilisons des histoires pour nous protéger ou pour nous servir, et comment elles nous aident à faire face à des problèmes que nous ne pouvons pas comprendre ni accepter », explique-t-il à propos de son livre American Origami, conçu et publié par Hans Gremmen, de Fw : Books. 


American Origami © Andres Gonzalez

Ces origamis sont les oiseaux de papier inspirés d’un conte pour enfants et qui affluent après chaque tragédie aux Etats-Unis - ceux qu’il a trouvés par centaines dans les vertigineuses archives des mémoriaux des fusillades. Des attentions qui rassurent mais ne permettent pas de consulter un psychologue, notent certains témoins. D’autres s’exclament : « Les gens ont envoyé 65 000 animaux en peluche. Qu’est-ce qu’on peut bien en faire ? » Quand ce n’est pas plus douloureux : « Je me trompais quand en pensant que j’avais de la chance de ne pas avoir été tué », témoigne un rescapé de Virginia Tech.  « Après la fusillade, l'école a dicté mon rôle dans la tragédie. J'étais un «survivant», classé dans une catégorie distincte. »

Un livre qui se déplie comme un origami

Le livre de Gonzalez lui-même est une sorte d’origami. Sous chaque double page se cache une autre double page qui raconte une histoire parallèle ; celle des lettres envoyées par milliers, des carnets intimes des victimes et des meurtriers, des cadeaux. Mais aussi celle d’une Amérique qui ne s’assume pas. « Cette reliure me semblait symbolique de la façon dont se comporte la société américaine. Nous pouvons décider de voir les États-Unis comme un endroit magnifique et de suivre le rêve américain mais, sous la surface, ou même pas sous la surface, c’est une autre histoire. Beaucoup de gens nient à quel point l'Amérique est foutue », remarque Gonzalez.


American Origami © Andres Gonzalez

Sur les pages apparentes, des photos de paysages, silencieuses – des environnements banals comme celui que décrivait justement Bill Clinton dans son discours à Columbine. Des routes tranquilles, des maisons simples, un peu meurtries. L’un après l’autre, invariablement dénués de présence humaine, ces paysages urbains évoquent des chemins d’école qui ne seront plus empruntés par les victimes des fusillades. « Je voulais que ces photographies soient très calmes car les tragédies explosent dans ces espaces bénins. Je ne voulais pas faire quelque chose de spectaculaire. Je voulais vraiment y remédier, pour que les gens puissent y réfléchir, et c'est alors que j'ai réalisé que je devais adopter une approche visuelle complètement différente », détaille Gonzalez.

Le livre se déploie chronologiquement, un carnage après l’autre, mais le parallèle dans la structure de chaque histoire donne l’impression de ne suivre qu’un vaste et unique drame. Et n’est-ce pas le cas d’ailleurs ? Un choc après l’autre, un discours présidentiel après l’autre, l’histoire se répète. Sur leur carte d’identité respective, on constate qu’ils font généralement plus de morts qu’ils ne durent de minutes. Et plus on approche de la fin du livre, plus le drame se resserre, plus on est inquiet - d’une anxiété de l’inéluctable, de la frustration de savoir que la situation n’a pas changé. Et ce, malgré les morts, les témoignages, les révoltes, les gestes de solidarité et les actes de pardon. « Les gens réagissent comme si c’était une aberration, mais en réalité cela reflète que notre histoire a toujours été violente. Et c'est la tragédie, de ne pas pouvoir échapper à cette histoire. C'est une perspective cynique, mais en regardant bien je ne sais pas si quelqu'un pourrait arriver à une autre conclusion », commente Gonzalez.


American Origami © Andres Gonzalez

Dans ces histoires qui s’entrelacent, les témoignages jouent un rôle central. Rédigés à la première personne, débités comme d’un seul souffle cathartique, sans interruption, ils se répondent d’un drame à l’autre et soulèvent des problématiques que les médias, dans l’urgence du drame, n’ont pas l’occasion d’aborder. « J'ai interviewé beaucoup plus de personnes mais je voulais que la sélection dans l’ouvrage montre les différentes manières dont ces tragédies affectent les communautés et les individus. Ces témoignages illustrent à quel point le traumatisme varie après une fusillade », explique Gonzalez. Écrits à dix ans d’intervalles, les témoignages d’un rescapé de Virgina Tech rappelle l’ampleur de ces traumatismes et de la nécessité de les appréhender sur le long terme.


American Origami © Andres Gonzalez

 


American Origami © Andres Gonzalez

 

Par Laurence Cornet

 

American Origami

Photographs and texts by Andres Gonzalez 

Publié par Fw: Books en collaboration avec Light Work 

384 pages, 60 euros

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