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Thomas Sauvin est un des noms récurrents de la photographie vernaculaire aujourd’hui. Ce français longtemps basé en Chine redonne vie à des négatifs trouvés dans une décharge du nord de Pékin à travers des expositions et des publications audacieuses. Un projet tentaculaire qui permet de découvrir des photographies d’anonymes de l’empire du Milieu.


De la série 17,18,19 © Thomas Sauvin

En 2010 Thomas Sauvin fait l’acquisition d’un sac de toile contenant environ 15 000 négatifs provenant d’un centre de détention d’un district de Pékin. Il s’agit de milliers de portraits de détenus photographiés de face et de profil (comme le veut le protocole), ainsi que de clichés tout aussi rigoureux des différentes pièces à conviction, outils ayant servis aux délits (essentiellement des vols) et des clichés des différents « butins ». Les objets sont systématiquement positionnés à côté d’une règle de 3 centimètres qui permet de rendre compte de leur échelle.

Comme les bandes de négatifs ne révèlent pas clairement le lien entre les détenus et les objets, on ne peut que supputer les connexions entre eux. Est-ce que cette jeune fille s’est servie du pied de biche ou d’une tenaille pour forcer une porte ? Et cet homme au front protubérant, a-t-il volé un vélo ou vendu des cigarettes sous le manteau ? Les idées s’associent et la tentation est grande d’établir une galerie de portraits avec ces visages tenus à distance par le temps passé et l’usure des négatifs. Mais ces portraits de criminels laissent apparaître le nom des détenus, ainsi que la date de leur incarcération. Délicat, donc, d’en faire une publication. Thomas Sauvin met donc le sac de côté. Celui-ci va encore dormir plusieurs années.


De la série 17,18,19 © Thomas Sauvin

Un livre « radiographique »

C’est à l’aune d’une résidence organisée au Portugal par l’éditeur Void en 2019 que Thomas Sauvin va révéler cette archive laissée de côté pendant 10 ans. Accompagné d’un designer, il formalise en une semaine un nouveau processus narratif autour d’une sélection de 200 images et donne la part belle aux objets dont les clichés méthodiques, réalisés par un photographe qui restera inconnu, rappellent étonnamment Beauty of common tools de Walker Evans. Les premières pages du livre qu’il a réalisé sont troublantes. Plutôt que d’objets à proprement parler, ce sont plutôt des formes qui se dessinent comme des radiographies à l’encre argentée sur papier noir. 

À mesure que l’on feuillette les pages, les formes abstraites se transforment en objets reconnaissables, trousseaux de clef, pinces, couteaux, cadenas tandis qu’apparaissent aussi des marchandises spécifiquement chinoises : vélo de la marque Shanghai Forever, cigarettes locales, compilation de Zhang Die, (star quelque peu oubliée de la Chine continentale).


De la série 17,18,19 © Thomas Sauvin

Tous ces objets sont agencés avec méthode, voire même un certain raffinement qui n'a pas échappé à Thomas Sauvin : « La photo vernaculaire est traditionnellement associée à une photo non artistique, mais dans mes recherches, et particulièrement ici avec ces pièces à conviction, je trouve qu’on identifie une réflexion dans la composition du sujet, une élégance dans le raisonnement de ce photographe anonyme qui manifestement a voulu bien faire son travail ». 

Il y a en effet une beauté indicible, à la fois pragmatique et inattendue qui se dégage de cet opuscule.  Intitulé 17,18,19 en référence à ces 3 petits centimètres présents sur tous les clichés, ce livre, à l’instar des autres publications de Thomas Sauvin, dévoile une nouvelle partie de son archive et témoigne de l’extraordinaire malléabilité de ces images perdues et retrouvées. 


De la série 17,18,19 © Thomas Sauvin

 


De la série 17,18,19 © Thomas Sauvin

 


De la série 17,18,19 © Thomas Sauvin

 


De la série 17,18,19 © Thomas Sauvin

 

 

Par Léo de Boisgisson

17,18,19

Publié par VOID

Texte par Holly Roussell

224 pages, 45€

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