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A l’occasion de l’exposition Erwin Wurm, Photographs à la Maison Européenne de la Photographie (suspendue en raison de l'épidémie de Covid-19), Blind décrypte une image de cet artiste autrichien de l’absurde, dont la dimension photographique de l’œuvre est ici célébrée.

Curieuse scène que celle-ci, d’une femme en pleine rue jouant un dangereux jeu d’équilibriste. Les cinq doigts de sa main droite se trouvent prolongés à la verticale par autant de fourchettes et couteaux, butant à l’extrémité inverse sur les courbes de son visage. L’instant capturé est d’autant plus surprenant que l’étrangeté du geste, son masochisme, contraste avec la quiétude du lieu et de son traitement photographique. Et pour cause, la répulsion et la fascination se font souvent face quand le pointu et le tranchant s’approchent du visage, et plus encore des yeux. 


© Erwin Wurm

Réalisée en 2000 à Taiwan, et intitulée Outdoor Sculpture, cette étonnante photographie se présente donc, au premier chef, comme une sculpture humaine, vivante. Initialement sculpteur, Wurm a peu à peu intégré la photographie à son œuvre comme un médium à part entière, afin de donner vie à ce type d’œuvres hybrides, utilisant tous les potentiels des deux médiums pour créer le trouble. Cette Outdoor sculpture peut être en effet considérée comme une œuvre double, sculpture (vivante) et photographie fonctionnant en parfaite complémentarité, et existant même l’une grâce à l’autre. 

Photo-sculpture déroutante, l’image ne s’arrête pas pour autant à sa seule composante performative. La dimension physique du cliché, au-delà du spectaculaire, invite d’abord à reconsidérer la place du modèle dans son cadre, son corps, dès lors que ce corps constitue pour Wurm l’indice essentiel de sa condition de sculpture. L’action du modèle, ensuite, dans un environnement extérieur confine à l’absurde, nous plaçant en même temps dans une position voyeuriste. Le binôme répulsion-fascination ressurgit alors et interroge notre rapport contemporain aux images, dont plus une ne nous choque. Une invitation, peut-être, à se questionner davantage là où ça ne crève pas les yeux !

Par Anne Laurens

Erwin Wurm, Photographs

4 mars 2020 – 7 juin 2020

Maison Européenne de la Photographie, Paris, France

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