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Une exposition du travail de Sid Kaplan est actuellement présentée à la galerie Les Douches à Paris. C’est la première fois que l'œuvre de ce photographe new-yorkais est présentée en France.

Le photographe Sid Kaplan travaille depuis plus de quarante ans dans un lieu hybride: son atelier-studio personnel situé sur l’avenue A, dans le quartier de East Village, à New York. « C’est un homme de l’analogique dans un monde numérique, qui s’intéresse à ce qui disparaît, pas au prochain scoop », écrit le journaliste Jim Estrin à propos de Kaplan sur le blog Lens du New York Times.

Né à New York en 1938, il grandit dans le sud du Bronx, d’une famille immigrée d'Europe de l'Est. Enfant, il fréquente un lycée professionnel et, à l'adolescence, rencontre le célèbre photographe Weegee lors de la séance de dédicace de Weegee Secrets (son livre sur l’utilisation du flash, publié par une entreprise fabriquant des ampoules). Plus tard, les deux photographes se croisent à nouveau au Village Camera Club, un repaire professionnel attirant les gens du milieu. Le mantra de Kaplan a sa source dans ces mots de Weegee : « Si quelque chose ressemble à une bonne photo, je la prends. »

South Bronx, NYC, 1953 © Sid Kaplan / Courtesy Les Douches la Galerie

Weegee est l’un des nombreux artistes en vue que fréquente Kaplan. En 1969, un autre, Ralph Gibson, le présente au légendaire Robert Frank, dont il réalisera les tirages durant 35 ans. A son tour, Robert Frank présente Kaplan au poète Allen Ginsberg, son ami de longue date qui vit à quelques pas de chez lui, et s’invite dans la chambre noire pour lui donner des conseils de tirage au sujet des portraits de Peter Orlovsky et William Burroughs.

Malgré ce cercle respectable, Kaplan demeure dans l’obscurité, au sens propre comme au figuré. Dans la chambre noire, il s’applique à réaliser des tirages impeccables, non seulement de Robert Frank, mais aussi de personnalités comme Philippe Halsman, Cornell Capa et Louis Faurer. Dans les années 1960, il est ainsi employé chez Compo, un laboratoire prestigieux qui a la confiance des plus grands photographes. A l’origine, Kaplan réalise anonymement les tirages au sein de l'équipe du laboratoire, sans communication directe avec les artistes et les photojournalistes qui utilisent ses services. Tout d’abord apprenti, il travaille sans relâche : c’est lui qui réalise les tirages pour la légendaire exposition The Family of Man au MoMA commissionnée par Edward Steichen, ainsi qu'une rétrospective de photographie documentaire commanditée par la Farm Security Administration. Par la suite, il créé sa propre entreprise de tirage.

New York City, 1953 © Sid Kaplan / Courtesy Les Douches la Galerie

Tandis que Kaplan met ses prouesses techniques au service du travail des autres, lui-même prend régulièrement des photographies. Il reste farouchement indépendant, ne disputant jamais des commandes à quiconque dans le monde de l'art ou de la publicité. Ce n’est que ces dernières années que sa réputation a dépassé celle d’un expert en son domaine, et que le public a commencé à s’intéresser à son travail, comprenant plus de 90 000 images prises sur cinquante ans. « Pour le dire en deux mots, j'ai toujours un appareil photo avec moi », déclare-t-il dans une interview téléphonique, avec son inimitable accent old-school de la périphérie de Manhattan. « Je n'ai pas le temps d'aller dans des endroits intéressants, du genre de Brooklyn ou Jersey City. En général, je sors pour faire des courses et j'espère qu'une bonne photo me trouvera. »

Une exposition du travail de Sid Kaplan est actuellement présentée à la galerie Les Douches, à Paris ; c’est la première fois que son œuvre est montrée en France, si l’on excepte les quelques tirages exposés au stand de la galerie à Paris Photo, l’année dernière. Parmi les très nombreuses œuvres de Kaplan, la galeriste Françoise Morin a fait une sélection soigneuse intitulée New York Rhythm. Cette sélection « est très personnelle, dit-elle. Les tirages sont extraordinaires, les compositions de rue et les détails sont très pertinents. » Françoise Morin a découvert les images de Kaplan grâce à la photographe new-yorkaise Arlene Gottfried - dont la galerie Les Douches représente également l’œuvre pleine d’énergie. Comme on pouvait s’y attendre, c’est Kaplan qui réalisait les tirages de Gottfried.

Lower East Side, New York City, 1988 © Sid Kaplan / Courtesy Les Douches la Galerie

L’exposition comporte deux lignes thématiques directrices. L’une est le graphisme de l'architecture new-yorkaise, notamment la verticalité des bâtiments et le jeu des ombres. Kaplan a précisé qu'il utilisait souvent un objectif Nikon PC (Perspective Control) pour aider à « redresser » les bâtiments, de la même manière qu’une chambre photographique corrige la parallaxe. « Le tout petit plus », ajoute-t-il, revenant sur sa pratique photographique, « c’est que j’ai placé les bâtiments anciens au premier plan et les nouveaux à l’arrière-plan. Peut-être en ai-je eu l'idée en voyant certaines œuvres de Stieglitz. »

Son regard sur la ville exprime son affection pour elle – voir, par exemple, la manière espiègle dont le soleil couchant filtre entre des gratte-ciel de Manhattan, dans la série que Kaplan nomme « Urban Stonehenge ». Ou la brume hypnotique flottant dans les rues ; ou encore, le silence du paysage enneigé. Notons aussi une photographie des twin towers, sentinelles grises émergeant d'un brouillard blanc, un demi-siècle avant leur bouleversante disparition. Passionné par l’histoire de New York, Kaplan considère son travail comme une sorte d’archivage de la ville. « Cela va de soi ! » s’exclame-t-il. « Car quelle que soit la chose que vous photographiez, elle ne sera pas là demain. » Par exemple, en 1955-1956, il réalise des images du démantèlement de la structure métallique du métro aérien, dans la Third Avenue de New York; ces images ont servi de documents urbains, et ont été présentées en 2017 dans la Grand Central Gallery Annex du New York Transit Museum.

One Madison Ave, New York City, 1977-79 © Sid Kaplan / Courtesy Les Douches la Galerie

La passion de Kaplan est de photographier tout ce qui « va certainement disparaître ou changer » déclare-t-il. Les changements que l’on entrevoit sont, malheureusement, liés à la réalité selon laquelle le New York d’aujourd’hui privilégie considérablement les riches au détriment de la classe ouvrière ; et ces facteurs socio-économiques jouent un rôle dans l’évolution constante du paysage urbain. « Ce qui permet de dater une photographie, les voitures, les vêtements que les gens portent… dans dix ans, cela sera différent. »

L’autre travail exposé à la galerie Les Douches est le premier de Kaplan, réalisé dans les années 1950, et met en scène des enfants dans les rues du Lower East Side. Ici, les murs de briques et les voitures en stationnement font la joie de gamins pleins de vie. Ces images sont une sorte de reflet autobiographique de l’éducation de Kaplan : « Ces gamins qui jouent », dit-il, « c’est avec eux que j’ai grandi. J’ai été l'un de ces gamins qui jouent. C’est inscrit dans mon passé. »

New York City, 1954 © Sid Kaplan / Courtesy Les Douches la Galerie

Actuellement, Sid Kaplan enseigne toujours le tirage en chambre noire à la School of Visual Arts de New York. Bien que cette pratique se raréfie dans notre monde de plus en plus numérisé, Kaplan n’est aucunement précieux et accepte que le médium évolue. Lorsque le tireur photo français Guillaume Geneste - qui a interviewé Kaplan pour son livre Le tirage à mains nues - a demandé à Kaplan: « Que pensez-vous de la nouvelle génération qui n'aura jamais utilisé la pellicule ? », il a répondu : « Je n'ai jamais utilisé le daguerréotype, le ferrotype ou l’ambrotype. Donc je suis sûr que tout ira bien. »

Par Sarah Moroz

Sarah Moroz est une journaliste et traductrice franco-américaine basée à Paris. Elle écrit sur la photographie, l'art et divers autres sujets touchant à la culture. 

New York City, 1958 © Sid Kaplan / Courtesy Les Douches la Galerie

 

Sid Kaplan
Jusqu’au 7 novembre 2020
Galerie Les Douches
Paris

www.lesdoucheslagalerie.com

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