Marco Zorzanello est le premier lauréat du Prix 6 Mois du photojournalisme pour son projet « Le tourisme à l’heure du changement climatique ». Dans plusieurs pays, il a documenté la façon dont l’industrie du tourisme s’adapte, avec cynisme, désinvolture ou résilience, aux conséquences du changement climatique.

© Marco Zorzanello

Un couple enlacé devant une montagne pelée, lourdes chaussures de ski au pied, casque et bonnet d’hiver sur la tête. Sur la montagne en arrière-plan, les sommets sont enneigés, comme pour justifier l’absurdité de la scène. Dans un autre pays, une femme observe depuis une piscine turquoise la vue sur un désert se perdant dans l’horizon. Le bleu cristallin de l’eau et le rouge de son maillot de bain contrastent avec la monochromie du paysage à perte de vue. Des photographies comme celles-ci, Marco Zorzanello en a réalisé trois séries : en Israël, où la guerre de l’eau menace d’éclater ; dans les Alpes italiennes, où les canons à neige se chargent de blanchir les pistes ; et au Canada et au Groenland, où la banquise fond à gros blocs. Et si elles peuvent faire sourire, avec leur décalage et leur portrait classique du touriste en clown, ses images révèlent vite un enjeu plus inquiétant, celui du changement climatique.

© Marco Zorzanello

La ruée vers la glace

Depuis plusieurs années, le photographe italien documente la façon dont l’industrie du tourisme réagit aux conséquences du déclin environnemental. « J’ai choisi d’aborder le changement climatique par le prisme du tourisme car pour nos sociétés occidentales les vacances représentent un rêve, un moment attendu toute l’année. Et ce plaisir est lui aussi en danger », explique-t-il. Près de l’Arctique, des villages s’autoproclament capitales des icebergs pour attirer des essaims de touristes. Tout est ensuite mis à leur disposition pour qu’ils puissent se délecter du spectacle tant magique que tragique des montagnes flottantes. « Le changement climatique modifie inexorablement l'écosystème de cette partie du monde, conduisant à la séparation d'icebergs toujours plus grands et nombreux. Dans ce scénario apocalyptique, l'augmentation continue de la présence touristique dans certaines provinces du Canada et au Groenland paraît encore plus surprenante », résume Zorzanello dans l’introduction de son projet.

Dans cette série, il parvient à souligner l’ampleur de ces deux phénomènes paradoxaux. D’une part, la quantité de glace qui flotte au large évoque la rapidité à laquelle fond l’Arctique – selon la Nasa, la glace de mer de l'Arctique diminue à un taux de 13,1% en moyenne par décennie depuis 1981. D’autre part, l’étendue du déploiement touristique : un skate park avec vue sur les icebergs au large, des bateaux bondés qui en font le tour, des pêcheurs et vendeurs de glace d’iceberg et des pancartes d’attractions sur toutes les routes. 

© Marco Zorzanello

Ski sur herbe

Ce paradoxe, il l’avait déjà étudié en Italie, dans les Dolomites, ou les tee-shirts ont remplacé les doudounes sur les pistes de ski. Dans ses images, quelques lignes blanches dessinent des pistes artificielles dans un domaine autrement uniformément marron. « La station de ski des Dolomites (Dolomiti Superski), l'une des plus grandes au monde, fournit de la neige artificielle sur 1 200 km de pistes et peut accueillir jusqu'à 630 000 skieurs par heure. Malgré l'absence de neige naturelle, le flux touristique a en fait augmenté ces dernières années », résume-t-il. D’un côté, les faiseurs de neige s’activent, à grand renfort de camions, de canons et de dameuses. De l’autre, l’industrie du loisir déborde de fantaisie, disséminant sur les pistes des yétis, châteaux gonflables aux couleurs criardes, tipis, traîneaux et autres sculptures contemporaines. 

Couverture: © Marco Zorzanello

Malgré l’absurdité de certaines scènes, il n’y a pas ici de jugement. Il s’agit davantage d’étudier la réaction d’une communauté face à l’effondrement économique, social et culturel que serait la fermeture des stations de ski. Planté dans ce qu’il reste de neige, un panneau « piste fermée » s’étend en rouge devant une étendue d’herbe et de sapins. Comme un panneau d’avertissement au bord d’un précipice. N’ont-ils pas eu le réflexe de le renommer ? Ou est-ce une façon de préserver l’illusion ? 

Puiser les dernières gouttes

Zorzanello a documenté le déni du changement climatique de façon plus acerbe au bord de la mer Morte, en Israël. « Cette industrie touristique montre ses contradictions jusque dans l’endroit par excellence de l’absence d’eau: le désert du Néguev. Un lac artificiel accueille les visiteurs du parc archéologique de Timna, tandis que les hôtels de luxe et les piscines garantissent des vacances à couper le souffle, à tout prix », raconte t-il. 

© Marco Zorzanello

Alors que le niveau du lac de Tibériade, la principale source d'eau douce en Israël, était tombé en 2018 sous le seuil rouge des 213,18 mètres au-dessous du niveau de la mer, le tourisme continue d’exploiter cette ressource rare et vitale, sans sembler susciter d’autres réactions que l’insouciance. Sur un chameau, une touriste pose fièrement devant une borne indiquant un niveau que la mer n’atteindra plus jamais. Le tragicomique à son paroxysme. Un panneau avertissant avec une tête de mort que l’eau n’est pas potable semble annoncer la disparition non de celui qui la boira mais de l’eau elle-même. Et l’on imagine sans peine le jour où le panneau d’interdiction de baignade sera planté au milieu d’un désert et que les pèlerins se baptiseront dans un lit de sable.

© Marco Zorzanello


Par Laurence Cornet
 
Laurence Cornet est directrice éditoriale de l’association Dysturb, journaliste spécialisée en photographie, et commissaire d’expositions indépendante, à Paris.
 
 

Pour plus d’informations sur Marco Zorzanello: www.marcozorzanello.com

Pour plus d’informations sur le prix du photojournalisme 6 Mois: https://www.4revues.fr/6mois/www.4revues.fr/6mois

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