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Une exposition de photographies à la Richard Taittinger Gallery de New York met en lumière la relation intime entre le laboratoire photo français PICTO et la célèbre agence Magnum Photos. L’historienne Carole Naggar nous raconte l’histoire des hommes et des femmes qui ont cultivé cette collaboration au fil du temps.

Région de Sicile. Ville de Palerme. Italie. 1963. © Bruno Barbey/Magnum Photos

Magnum a été créé en avril 1947 au dernier étage du MoMA, à New York. Le 22 mai de cette même année, l’agence est devenue une société anonyme. Le laboratoire Pictorial Service, quant à lui, a ouvert le 12 janvier 1950 au 17, rue de la Comète, dans le 7e arrondissement de Paris. Cependant, leur histoire commune a débuté des années auparavant. Officiellement, cette collaboration est née en 1950, à Paris ; mais de nombreux liens avaient été tissés, de près comme de loin, déterminant une relation solide et durable au sein de laquelle deux histoires s’entrecroisent.

Prélude

L’histoire commune de Magnum Photos et PICTO débute en Allemagne et en Europe de l’Est. Elle est liée à l’exil de nombreux jeunes gens de gauche et/ou de professionnels juifs à Paris en raison de la montée du nazisme. En 1923, un jeune Juif polonais de Varsovie, Dawid Szymin (également connu sous le nom de “Chim”) se rend à Leipzig pour étudier les techniques de tirage et l’art du livre à la prestigieuse Staaliche Akademie für Graphische Künste and Buchgewerbe. En principe, il est l’héritier de Central, la maison d’édition de son père en Pologne, mais bientôt sa famille n’est plus en mesure de lui envoyer de l’argent en raison de la montée du nazisme et de l’antisémitisme en Pologne, et il devient photojournaliste à Paris. Bientôt, il y rencontre deux des fondateurs de la future agence Magnum, Robert Capa et Henri Cartier-Bresson ainsi que Pierre Gassmann, fondateur de Pictorial Service, qui sera vite surnommé PICTO.

Tereszka, un enfant dans une résidence pour enfants perturbés. Elle a fait un dessin de la "maison" au tableau. Pologne, 1948. © David Seymour/Magnum Photos

Devenu « envoyé spécial » en Espagne pour le magazine Regards en 1937, Chim recommande ses amis Robert Capa et Gerda Taro pour couvrir la guerre, et ils le rejoignent là-bas. Les photographies de Capa et Chim de la guerre civile espagnole sont peut-être les premiers exemples de la collaboration entre Pierre Gassmann et les futurs membres fondateurs de Magnum Photos. « A Paris », raconte l’historienne Irme Schaber, « Taci Czigany et Cziki Weiss, que Capa avait engagés dans son studio de la rue Froidevaux, développaient les films qu’ils recevaient. »

Deux histoires croisées

Avec l’accroissement de la clientèle et l’augmentation du volume de travail, l’espace commence à manquer dans la cuisine de la rue de la Comète. Gassmann déménage tout d’abord dans un appartement situé sur l’avenue de la Motte-Picquet. Henri Cartier-Bresson se rappelle ce temps dans une interview de 1997, où il reconnaît l’importance de la collaboration entre les tireurs photo et les photographes: « Nous avons tous quelqu’un qui travaille pour nous dans le noir quand, au dehors, nous connaissons la gloire, et je pense que nous formons une communauté. Pierre Gassmann, un ami d’avant-guerre qui se chargeait de ce travail pour nous, réalisait les tirages dans sa salle de bains et les lavait dans son bidet. A présent [en 1997], il est à la tête d’une grande entreprise, mais en ce temps-là, il avait un petit studio dans une ancienne écurie du roi Henri IV, pas loin des Invalides. Je me souviens des pavés d’époque dans la cour, des mannequins qui venaient s’y faire photographier en talons hauts – et il y avait là une femme avec sa charrette de fruits, une autre qui battait les matelas. »

Le 12 janvier 1950, avec l’aide de sa femme Françoise surnommée « France », Gassmann fonde Pictorial Service. Selon les statuts de 1950, ils sont tous deux propriétaires aux deux tiers de PICTO, et Taci Csigany, tireur hongrois qui fréquentait Capa à Budapest et Berlin, est propriétaire du tiers restant. Un an plus tard, Czigany vend ses parts à Pierre et France, et se consacre à d’autres activités. PICTO demeurera une entreprise familiale, ce qui est en accord avec la manière dont de nombreux tireurs conçoivent leur travail.

New York, 1957 © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

L’installation d'origine est modeste : six agrandisseurs disposés autour d'un long bac de cuves. Les premiers clients de Gassmann et Czigany sont les membres fondateurs de Magnum Photos - Henri Cartier-Bresson, Robert Capa, Chim et George Rodger. Celui-ci est un bon tireur ; mais toujours en voyage au loin, en particulier en Afrique, il ne peut assurer le développement et le tirage de ses photos et envoie par lots ses films au bureau parisien de Magnum avec de nombreuses légendes… d’images qu’il n’a pas encore vues. Parmi les autres clients, on compte également des amis tels que William Klein, Willy Ronis, Robert Doisneau, ou encore Edouard Boubat.

De nombreuses expositions

Lorsque Edward Steichen, directeur du département photo du MoMA et son assistant, Wayne Miller (qui deviendra membre de Magnum Photos) viennent à Paris faire une sélection de photographies pour la grande exposition Family of Man (24 janvier - 8 mai 1955), regroupant 553 images de 273 photographes de 68 pays - exposition qui allait faire le tour du monde et attirer des millions de visiteurs - Magnum Photos les envoie directement à PICTO. L’agence estime que ce sera plus simple pour les commissaires de faire leur choix au labo. Steichen et Miller sélectionnent les œuvres de plusieurs photographes de Magnum Photos, membres de la première et de la deuxième génération : Eve Arnold, Robert Capa, George Rodger, Werner Bischof, Henri Cartier-Bresson, Elliott Erwitt, Burt Glinn, Ernst Haas, Jean Marquis et W. Eugene Smith, qui a brièvement été membre de l’agence.

Au cours des dix années suivantes, la collaboration continue entre Magnum Photos et PICTO. La vie de Pierre Gassmann sera longtemps celle d’un chef d’entreprise qui voit celle-ci prospérer : PICTO suit l’évolution des techniques, se tourne vers la couleur, et s’agrandit avec l’essor de la photographie publicitaire, de presse et de mode . « C’était l’âge d’or de PICTO », se souvient le photographe Jean-Pierre Favreau. « Le laboratoire travaillait chaque jour pour quinze à vingt photographes de Magnum et autres professionnels du noir et blanc, sans compter le travail de nuit. On se dépensait comme des fous. Après les périodes de grande activité, particulièrement les défilés qui duraient une semaine, M.Gassmann nous invitait tous à dîner à la Rotonde ou à la Coupole. C’était le bon temps. »

Les Tsiganes. Zehra, Tchécoslovaquie. 1967. © Josef Koudelka/Magnum Photos

Magnum Photos et PICTO évoluent parallèlement ; petit à petit, le tirage devient une profession plutôt qu’un savoir-faire artisanal, avant d’atteindre au statut d’art : de nombreux tireurs de PICTO deviendront  célèbres, et recherchés par des photographes qui établissent une relation privilégiée avec l’un ou plusieurs d'entre eux.

Lorsque Henri-Cartier Bresson cesse de tirer lui-même ses images, il confie l’exclusivité de ce travail à PICTO. Dans les années 1950, il fait souvent appel à Georges Colon, puis à Pierre Gassmann et Georges Fèvre, lequel supervisera le travail de nombreux autres tireurs jusqu’à la retraite, en 1994. C’est Gassmann qui est chargé des tirages pour l’ouvrage intitulé Images à la sauvette (1952), l’un des premiers livres de photographies à rencontrer un succès commercial. 

PICTO produit de nombreuses expositions collectives de Magnum ; et la photographie gagnant de l’importance sur le marché, le laboratoire multiplie l’organisation d’expositions solo, présentant notamment Antoine d’Agata, Raymond Depardon et Josef Koudelka : les photographes et les tireurs photo entretiennent des relations privilégiées d’amitié et de confiance. « J’ai été très lié avec deux tireurs de PICTO », a confié récemment Koudelka, « Georges Fèvre, qui a toujours réalisé de beaux tirages, et Voja Mitrovic. ‘Il y a un jeune tireur yougoslave avec lequel vous devriez travailler’, m’avait dit Pierre Gassmann. C’était Voja. »

© Antoine D'Agata/Magnum Photos

Dans une conversation avec Raymond Depardon, Gilles Peress, de Magnum, propose une interprétation de l’évolution du tirage au fil des ans qui peut valoir pour de nombreux photographes de l’agence. « Lorsqu’on regarde les tirages d’Henri dans leur ensemble, on peut observer une évolution entre les  tirages ‘blonds’ des années 1950 et ceux des années 1968-1970. Ces derniers présentent des contrastes plus grands, une interprétation différente de la lumière, et l’on peut se demander s’il [Henri-Cartier Bresson] en était seul responsable, ou si l’époque voulait cela. Je pense que, dans les années 1950, l’interprétation de la lumière et le rendu remplissaient une autre fonction, celle de créer une certaine harmonie, un sentiment de paix après la guerre, mais avec les contradictions [sociétales] grandissantes des années 1960, la tonalité des images – pas seulement d’Henri, mais des autres, également – a radicalement changé. »

Une aventure humaine

A la fin des années 1970 et jusqu’au milieu des années 1980, Raymond Depardon, Martine Franck, Jean Gaumy, Richard Kalvar, Susan Meiselas, Patrick Zachmann, pour ne citer qu’eux, deviennent membres de Magnum. Martine Franck se fait connaître par ses reportages sur le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, ainsi que ses images d’enfants et de personnes âgées, solidement construites et pleines d’empathie. Raymond Depardon tient un journal photographique pour le quotidien Libération. Chaque jour, il sélectionne une image, la tire dans le laboratoire du New York Times et l’envoie en France accompagnée de quelques mots, comme une carte postale. Sa Correspondance new-yorkaise est publiée par le quotidien français du 2 juillet au 7 août 1981. En 2017, Depardon revient à New York avec, cette fois, un appareil grand format, et photographie en couleur des scènes de la vie de tous les jours. PICTO, qui vient juste d’ouvrir à New York, réalise ses tirages pour une exposition à l’Institut français. 

© Raymond Depardon/Magnum Photos

Carolyn Drake, elle aussi de Magnum, qui s’exprime souvent à travers des livres photographiques auto-publiés, a apporté un témoignage en image sur les incendies en Californie. Une fois les camions régie partis, la fumée s’est dissipée, et les paysages calcinés reviennent timidement à la vie; les objets en métal, brûlés et déformés, qui ont été sauvés du feu acquièrent une beauté mélancolique sous le regard de la photographe. Alessandra Sanguinetti approfondit des sujets chers à son coeur, souvent en rapport avec son enfance en Argentine. Dans On the Sixth Day,une série à allure de fable, elle illustre la vie et la mort des animaux de la ferme avec une empathie profonde et un sens remarquable de la composition. Les animaux sont représentés comme des êtres doués de conscience, éprouvant des émotions très variées allant du goût du jeu à la férocité, de la tendresse à la peur.

En tandem, Magnum Photos et PICTO, une coopérative et un laboratoire, ont changé en véritables professions la photographie et le tirage qui, auparavant, relevaient de l’artisanat.

A l’origine, le tirage n’était pas l’affaire de professionnels : les photographes tiraient leurs propres négatifs, ou déléguaient ce travail aux laboratoires des magazines sans le superviser. Avant PICTO, le tirage était considéré comme un artisanat plutôt qu’une profession, une composante mineure de la création d’une image. Et, parallèlement, ce n’est qu’avec Magnum Photos que les photographes sont devenus auteurs, conservant la propriété de leurs droits, un certain contrôle sur l’intégrité de leurs images et les légendes de celles-ci, ainsi que sur leur utilisation à des fins de publication.

Cour du sanctuaire Meiji. Tokyo, Japon. 1951. © Werner Bischof/Magnum Photos

Selon Julien Alamo, administrateur de PICTO New York et Philippe Gassman, président de PICTO Paris, le métier de tireur n’a pas fondamentalement changé. « Pierre Gassmann », dit Alamo, « compare le tireur photo à un caméléon, capable de s’adapter à tous les photographes. A son époque, le tirage était affaire de chimie et de cuisine. De nos jours, tout ce travail est fait en amont sur Photoshop. Nous pouvons revenir en arrière et faire des modifications si nécessaire. La logique et le principe sont les mêmes, mais les outils sont différents. »

Philippe Gassmann: « En pratique, rien n’a changé, finalement ! Les tireurs, quel que soit l’outil qu’ils utilisent, continuent d’interpréter une image avec sensibilité, professionnalisme, et d’une manière complice. C’est une grande chose qu’en demeurant fidèles à nos origines, en dépit des extraordinaires changements techniques en ce domaine, nous parvenions à pérenniser une aventure humaine et une industrie dynamique. Tant que nous remplirons les besoins du photographe, PICTO aura toujours un sens et un avenir. »

Couverture: Cérémonie d’adieu aux Brigades Internationales. Les Masies, Espagne, 25 octobre 1938. © Robert Capa/Magnum Photos

Carole Naggar

Paris-New York,
Décembre 2019 – mars 2020

Ce texte est extrait du catalogue de l’exposition.
Carole Naggar est historienne de la photographie, enseignante à l’université et curatrice indépendante depuis 1971. Elle vit et travaille à New York et à Paris.

70 Years of Correspondences: Magnum Photos and Picto 1950-2020
29 octobre – 20 décembre 2020
Taittinger Gallery
154 Ludlow Street
New York, NY 10002

https://richardtaittinger.com/

Pour plus d’information sur PICTO: https://pictony.com/; sur Magnum Photos: https://www.magnumphotos.com/

 

 

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