La cinquième édition du Photo Vogue Festival, qui débute cette semaine à Milan, porte son regard sur la photographie de mode « consciente », et nous invite à observer le lien entre éthique et esthétique.

C’est sous la houlette d’Alessia Glaviano, Senior Photo Editor de Vogue Italia et L’Uomo Vogue, qu’eut lieu la première édition du festival en 2016. L’événement a depuis rassemblé nombre de figures emblématiques de la photographie de mode, telles que Vanessa Beecroft, Sølve Sundsbø, et Paolo Roversi. Mais c’est autour de la nouvelle vague de photographes en pleine ascension que le festival s’est bâti son pouvoir attractif phénoménal, offrant une scène sur laquelle les nouvelles générations prennent les armes et dissèquent les questions qui dominent la conversation culturelle : identité de genre, diversité et politique, sans oublier le pouvoir du regard.

Xenia © Emma Hartvig

L’exposition principale de cette année s’intitule All in This Together (« Tous dans le même bateau »). Elle met en lumière le travail de trente photographes, dans un kaléidoscope de visions expressives et artistiques. La sélection de ces créatifs s’est faite au travers de vogue.it, une plateforme en ligne conçue pour la recherche de talents, qui permet également aux utilisateurs de partager leurs travaux, sous l’œil avisé de professionnels. Naturellement, l’exposition est numérique, mais si vous avez la chance de résider à Milan, vous pourrez profiter jusqu’au 30 novembre de certains affichages en extérieur, dans les jardins de Porta Venezia. Le thème fédérateur en est l’espoir, car malgré les turbulences et la ruine causées à travers le monde par la pandémie, l’unité et le visible forment le socle fondateur dont les humains ont tant besoin.

Parmi les participants, nous avons choisi cinq photographes dont l’approche visuelle puissante et l’engagement identitaire nous ont frappés.

Kennedi Carter

Nichelle from the series From Below The Bible Belt © Kennedi Carter

Cette photographe américaine s’attache avec détermination à photographier les Afro-américains, pour rendre hommage à leur beauté et à leur vécu lourd de politique. Puisés dans la communauté noire, les sujets qui peuplent ses clichés sont d’une grande diversité : une petite fille, bras levés et paupières closes, sur fond de ciel bleu, absorbée dans un moment d’intériorité rêveuse ; une femme nue évoluant sur une barre de pole dance, cou, poitrine, bras, jambes et bassin entièrement recouverts de tatouages ; deux hommes enlacés sur un lit, l’un nous toisant d’un air de défi, l’autre baissant le regard avec tristesse ; une femme enceinte, assise en négligé sur un canapé en cuir, les yeux mélancoliques perdus dans le vague.

4ever Luther's, from the series From Below The Bible Belt © Kennedi Carter

Kennedi Carter se retrouve au centre de toutes les attentions depuis son portrait de Beyoncé, réalisé pour la couverture du numéro de décembre de British Vogue, maintenant en kiosque. À cette occasion, un article fait remarquer qu’elle est plus jeune qu’Irving Penn, dont la première image en couverture de Vogue fut publiée alors qu’il avait 26 ans, et que David Bailey, qui en avait 23 lorsqu’il prit la photo destinée à la couverture de février 1961.

M’hammed Kilito

Tilila from the series Among You © M'hammed Kilito

Né en Russie, le photographe marocain M’hammed Kilito a fait ses études au Canada, et réside à Rabat. Au travers de la série Among You, il aborde les questions d’identité culturelle au Maroc, et en particulier la façon dont la jeunesse marocaine se défie de la tradition. Il réalise des portraits de personnes dont le style personnel et la sexualité, au regard des normes marocaines conservatrices, les rangent parmi les marginaux décalés. Pour le photographe, ces êtres se jouent du jugement et du rejet auxquels ils sont confrontés, à la fois en public et au sein de leurs propres familles. Ils imposent de nouvelles perceptions de soi, dans un pays qui, à leur yeux, ne progresse pas aussi rapidement qu’eux. Parmi ces non-conformistes séduisants se trouvent une femme au look gothique et sombre, une autre qui pratique l’haltérophilie, ou encore une dernière, dont l’hyperpigmentation est devenue emblématique, à tel point que créateurs et photographes se l’arrachent.

Myles Loftin

Untitled (Ashley & Cortney) from the series In the Life © Myles Loftin

Étudiant à la Parsons School of Design, Myles Loftin mêle portrait et photographie de mode dans une palette pop et joyeuse de teintes pastel. Choisis parmi ses amis et sa famille, ses sujets, souvent LGBTQ+, mettent à l’honneur les communautés noires et gays. Il se fonde sur son cercle d’intimes pour confirmer leur authenticité. « Je veux montrer à quoi ressemblent mes proches, explique-t-il à Aperture. L’image est potentiellement un excellent moyen de combattre les narrations racistes, et c’est mon intention. » En 2016, il publie un projet photo-vidéo intitulé HOODED : en rentrant un mot suivi de « blanc » ou « noir » sur son navigateur, il remarque en effet une différence sidérante dans le nombre de résultats. Son projet vise à faire bouger les préjugés et la perception injuste que l’on peut avoir des jeunes hommes noirs. Ce travail s’intégre à l’exposition itinérante The New Black Vanguard: Photography between Art and Fashion, organisée par Antwaun Sargent et acclamée par la critique.

Nick Van Tiem

Broke Boys tattoo on Andile from the series Broke Boys © Nick Van Tiem

Ce photographe Nick van Tiem basé à Amsterdam exploite la photographie pour explorer ses propres interprétations et perceptions erronées du monde, explique-t-il. Après avoir étudié la photographie documentaire à la Royal Academy of Art, le photographe néerlandais s’est tourné vers le portrait et des palettes plus graphiques et stylisées. En toile de fond, des contextes inattendus, le rayon surgelé d’une épicerie, un concours d’aéromodélisme...

Sindiso during the blue hour from the series Broke Boys © Nick Van Tiem

Il saisit des jeunes impassibles, à l’allure faussement détendue : au Cap, affublés de chapeaux tricornes ; au Van Gogh Museum, sur fond d‘iris, habillés de sweats à capuches ; ou encore, désœuvrés, arborant du Versace dans les parkings ensoleillés de Miami. 

Silvana Trevale

Brothers in Playa Medina from the series Venezuelan Youth © Silvana Treval

Née au Venezuela, l’artiste a quitté son pays natal à l’adolescence et réside au Royaume Uni. Son projet le plus récent, Venezuelan Youth, documente la crise alarmante que traverse le pays, en s’attachant aux gamins et aux adolescents, qui tentent de passer de bons moments ensemble ou d’aller à la plage, alors que la nation se débat désespérément, aux prises avec le manque de nourriture et de médicaments. L’artiste partage avec nous la profonde tristesse et la solidarité qu’elle ressent pour sa patrie, tout en ménageant une distanciation par rapport à ces douleurs, afin d’honorer l’intégrité de ses sujets. La série s’intègre à deux autres projets, qui racontent la vie des communautés vénézuéliennes : Nosotras, dans lequel Silvana Trevale a photographié les femmes de sa famille ainsi que de jeunes femmes qui ont fui le pays, à la recherche d’une vie meilleure, tout en soulignant à la fois leurs combats collectifs et leur bravoure ; et Warm Rain, le second chapitre de Venezuelan Youth, qui explore l’incertitude et l’épuisement de trois familles, issues de milieux socio-économiques différents.

Couverture: Oliver and Richard - BELOVED, from the series MA SE KINDERS © Imraan Christian

Par Sarah Moroz

Sarah Moroz est une journaliste et traductrice franco-américaine qui réside à Paris. Ses domaines d’écriture recouvrent photographie, art et autres sujets culturels.

 

Photo Vogue Festival 2020
À partir du 19 novembre 2020
Expositions en plein air – Giardini di Porta Venezia, Milan, Italie
Jusqu’au 22 novembre 2020

https://photovoguefestival.vogue.it/en/


 

Article précédent Article suivant