La diaspora polonaise du Nord de la France, vue par Kasimir Zgorecki. Dans son studio à Rouvroy (Pas-de-Calais), il a fixé des milliers de visages aujourd’hui réunis en un livre formidable et une exposition au Jeu de Paume, à Tours, qui vient de réouvrir.

La photographie permet de s’attacher à des inconnus qui entrent soudain dans votre vie, comme s’ils appartenaient à votre famille. Ainsi de ceux qui figurent dans le Studio Zgorecki, hommes, femmes, enfants qui paraissent vous regarder nûment, posant avec la solennité qui sied au début du vingtième siècle quand il n’est pas encore à la mode de se vautrer sur pellicule. 

Sans titre, sans date Tirage numérique (2019)
Collection particulière © Kasimir Zgorecki / Adagp, Paris, 2020
Kasimir Zgorecki Sans titre, sans date Tirage numérique (2020)
Collection particulière © Kasimir Zgorecki / Adagp, Paris, 2020

Cette majesté est due au photographe lui-même, « à sa vision frontale », précise Frédéric Lefever, qui a mis en lumière, avec une rare constance, le travail de Kasimir Zgorecki (1904-1980). Dès sa découverte en 1990, il a défriché cette œuvre commerciale si singulière, riche de plus de 7000 négatifs-verre aux quatre formats : 6x9 cm, 10x15 cm, 13x18 cm, 24x30 cm. Il explique sa passion pour ses archives et le choix de son interprétation pour réaliser des tirages modernes (« il ne s’agissait pas de faire des faux ») dans l’un des textes de cet ouvrage formidable édité par Filigranes et doublé d’une exposition au Jeu de Paume/Tours, prolongée jusqu’à l’automne. Ceux qui ont de la mémoire retrouveront certains portraits accrochés au Centre national de la Photographie à Paris, en 1994, quand Robert Delpire en était le directeur. 

Sans titre, sans date, Tirage numérique (2019)
Collection particulière © Kasimir Zgorecki / Adagp, Paris, 2020

Si Kasimir Zgorecki n’a laissé « aucun texte, aucun écrit sur sa pratique », ses photographies, prises entre 1924 et 1957, racontent silencieusement et avec attention la communauté polonaise, mais sans intention documentaire, souligne Pia Viewing, co-commissaire de l’exposition. Des baptêmes aux funérailles, des fêtes de l’association polonaise de gymnastique Sokol aux chorales, des petits aux commerçants plus notables, tout est là d’une population qui revendique son implantation et sa culture sur ce territoire minier. Ce sont eux, les Polonais, qui ont contribué en nombre « à l’industrie minière de la région » - lire à ce sujet les précisions d’Yves Frey sur les premiers immigrants polonais qui arrivent en France avant la Première Guerre mondiale.

Sans titre, sans date Tirage numérique (2019)
Collection particulière © Kasimir Zgorecki / Adagp, Paris, 2020
Sans titre, 1939 Tirage numérique (2020)
Collection particulière © Kasimir Zgorecki / Adagp, Paris, 2020

Chaudronnier de formation, Kasimir Zgorecki a vingt ans quand il ouvre son studio en 1924 à Rouvroy (Pas-de-Calais), après avoir brièvement été mineur, comme son père, à la fosse 10 de Billy-Montigny. C’est son beau-frère, François Kmieczak (1895-1962), qui l’a initié à la photographie. Page 74, on peut voir la façade du studio, c’est un autoportrait en famille, les voici sur le pas de l’atelier : Kasimir en blouse blanche, sa sœur Edwige, son père et sa mère… Le franchir pour une photo d’identité, c’est devenir quelqu’un d’autre, il faut se glisser dans une immobilité plus ou moins passagère, et faire confiance au photographe. En plus des portraits d’identité, Zgorecki a aussi réalisé des portraits-souvenirs pour les albums de famille, des portraits de groupe assez spectaculaires et une série d’autoportraits originaux, en dandy ou en spahi.

Curiosité : il recadre dans le laboratoire, et n’hésite pas à retoucher et à colorier, « c’est tout un travail pictural », remarque Frédéric Lefever. Lequel, ajoute-t-il, donne aussi.

 

Par Brigitte Ollier

Brigitte Ollier est une journaliste basée à Paris. Elle a travaillé durant plus de 30 ans au journal Libération, où elle a créé la rubrique « Photographie », et elle a écrit plusieurs livres sur quelques photographes mémorables.


 

Studio Zgorecki, Filigranes éditions/Jeu de Paume, 168 pp., 35 euros. Textes anglais/français de Pia Viewing, Frédéric Lefever, Yves Frey, Anne Cartier-Bresson. Avant-propos de Quentin Bajac. Livre disponible ici.
Exposition au Jeu de Paume/Tours, jusqu’au 31 octobre 2021.

Sans titre, sans date Tirage argentique moderne (1992)
Centre régional de la photographie Hauts-de-France © Kasimir Zgorecki / Adagp, Paris, 2020

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