À coups de fantasme et de mysticisme, l’artiste Shikeith trouble la représentation traditionnelle de la masculinité noire en créant des images du désir empreintes de libération.

Pour survivre et se soustraire à l’indiscrétion du regard blanc, la culture noire-américaine s’est historiquement appuyée sur l’art, outil de subversion et d’expression du moi. Depuis son émancipation, le Black Art agit ainsi en tant que vecteur de résistance, d’indépendance et d’innovation, et la culture noire-américaine, à travers ses musiques,  styles, langages et danses, se retrouve aujourd’hui sous le feu des projecteurs.

© Shikeith
© Shikeith

Souvent imité mais jamais dupliqué, le Black Art représente le fondement même de la culture populaire américaine. Aujourd'hui, le monde de l’art tente de rectifier une histoire manifestement pro-blanche. Après avoir été délibérément privé de sa place au sein des musées, des galeries, des livres et des médias conventionnels, le Black Art émerge comme force vitale incontournable. La panoplie de perspectives qu’il propose dépasse les frontières de l’hégémonie culturelle occidentale.

Reconsidérons donc le désir de l’homme noir, que le racisme et l’homophobie entachent depuis des siècles en forçant au secret l’expression des pulsions humaines les plus fondamentales. Pour peu qu’elle soit entre de bonnes mains, la photographie peut devenir un outil de liberté et de délivrance, par sa capacité à représenter ce que nous n’avons peut-être pas vu.

© Shikeith
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Illustration du désir

Originaire du Nord de la Philadelphie, l’artiste et réalisateur Shikeith utilise l’image pour créer de nouveaux paradigmes autour du vécu des homosexuels noirs, dans un monde qui à la fois fétichise et déshumanise la virilité noire. Au sein d’un espace conjointement ouvert et secret, il illustre l’énergie du désir en créant des images qui vibrent d’une indéniable tendresse. Le sacré se fait chair.

Sa nouvelle exposition, Ceremonies, rassemble de nouvelles photographies, sculptures et vidéos qui nous proposent de partager des instants d’intimités avec ses sujets. L’événement, dont le titre reprend celui du célèbre recueil de poésies d’Essex Hemphill, présente des photos de la série Notes Towards Becoming A Spill. Celle-ci explore l’art du portrait, démontrant qu’il peut devenir un espace de représentation et de découverte de soi.

© Shikeith
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« Depuis très longtemps, l’appareil photo et les sujets étaient complices dans l’édification de notre perception de l’homme noir. Dans ma pratique de la photo, je cherche à détruire ces préjugés », explique Shikeith à l’occasion de l’exposition. « Ce qui palpite, dans ces œuvres visuelles, c’est le désir de liberté, le besoin absolu de défier et de résister aux systèmes culturels tels que les religions occidentales ou l’imaginaire blanc et raciste, qui ont opprimé l’homme noir, corps et âme. J’ai voulu représenter ces hommes avec les yeux clos, comme pour une cérémonie par laquelle ils recherchent leur autonomie, au plus profond d’eux-mêmes. »

Chaque portrait immortalise un moment d’extase, dans sa montée jusqu’à son apothéose enfiévrée, exprimant avec une intensité pourtant subtile l’instant même où le physique et le spirituel fusionnent. Les photos de Shikeith vibrent de vie, incarnant toute la palette des états psychiques du désir, dont l’extase, l’euphorie et la peur. Nous observons ici l’être en tant qu’état actif, mu par la passion, trempé de sueur, enveloppé de cris, puis soulagé par la plénitude, ne serait-ce que temporairement.

By Miss Rosen
Miss Rosen est journaliste spécialisée en art, photographie et culture, et vit à New York. Ses écrits ont été publiés dans des livres, des magazines et des sites web, dont Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice, entre autres.

© Shikeith

Shikeith: Ceremonies
Visible en ligne à la Yossi Milo Gallery, en préambule à l’exposition de l’artiste, prévue cette année.

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