Une exposition dévoile actuellement de rares images en couleur de la photographe documentaire Ida Wyman, réalisées dans les rues de New York dans les années 1940.

L'Américaine Ida Wyman (1926–2019) a vu tous ses rêves se réaliser à l’exception d’un seul: la publication, de son vivant, de ses souvenirs en images, dans un livre intitulé Girl Photographer: From the Bronx to Hollywood and Back. Malgré son humilité, elle n’a jamais manqué de confiance en elle, ni de courage, et elle a été l’une des rares femmes photographes employées par les magazines Look et Life dans les années 1940. 

L'arche de Park Avenue, East Harlem, NY 1947
© Ida Wyman / Courtesy Monroe Gallery of Photography

En de nombreux points, Ida Wyman a été en avance sur son temps. « Elle n’a jamais recherché la célébrité », dit Heather Garrison, sa petite-fille et aujourd’hui son ayant droit. « Je pense qu’à la fin de sa vie, elle a finalement réalisé l’importance de son parcours en tant que femme dans un univers dominé par les hommes. Elle enregistrait méthodiquement ce qu’elle voyait et organisait bien ses archives. Elle voulait que cela constitue un tout. »

Bien que le livre d’Ida Wyman ait été publié à titre posthume, l’exposition Ida Wyman: East Harlem, New York, 1947 in Color, à Santa Fe, aux Etats-Unis, rend à son œuvre un hommage bien mérité en présentant une série d’Ektachromes récemment découverts, réalisés par la photographe à l’âge de 21 ans. Ce travail en couleur, unique pour l’époque, offre une représentation incisive de la classe moyenne dans le New York d’après-guerre. Ni militante ni ethnologue, Ida Wyman est alors une humaniste qui affectionne profondément les portraits réalisés dans la rue. Mais le terme de « photographie de rue » lui semble anachronique, impropre à désigner l’illustration de la vie urbaine. 

Scène de rue à East Harlem, NY 1947
© Ida Wyman / Courtesy Monroe Gallery of Photography

Un procédé magique

Issue d’une famille de Juifs Askenazes ayant émigré aux Etats-Unis, Ida Wyman est née à Malden (Massachusetts) et grandit dans le Bronx, où sa famille tient une petite épicerie. « Ida était une personne pratique et frugale, autant par nécessité qu’en raison de son éducation et de l’époque où elle avait grandi », raconte Heather Harrison, commentant ainsi l’enfance de la photographe durant la Grande Dépression. « Elle aimait la vie, et cela se traduisait en des choses des plus normales : rire, écouter de la musique, danser, et trouver de la beauté dans le quotidien. »

Le cireur de chaussures, East Harlem, NY 1947
© Ida Wyman / Courtesy Monroe Gallery of Photography

A 14 ans, Ida Wyman achète un appareil et commence aussitôt à photographier sa communauté. Elle s’inscrit au Walton High School Camera Club, où elle apprend à développer et tirer des images. « [La photographie] m’apparaissait comme un procédé magique pour conserver à jamais ce que mes yeux avaient vu et que mon coeur avait ressenti, lorsque j’explorais les différents quartiers de New York », écrit-elle pour expliquer sa démarche artistique à l’occasion d’une exposition à la galerie Stephen Cohen en 2019.

Bernard Hoffman, photographe au magazine LIFE et intervenant au club de photographie, encourage alors Ida Wyman à réaliser son rêve, vivre de la photographie. A 16 ans, après le lycée, elle obtient un job de gestionnaire du courrier (tâche ordinairement réservée aux hommes) chez Acme Newspictures. Après sa promotion au poste de tireuse, Ida Wyman fait l’acquisition d’un Graflex Speed 3¼ x 4¼ et, profitant de ses pauses-déjeuner, charge ses châssis pour aller prendre des photographies dans la rue.

Devinez votre âge, East Harlem, NY 1947
© Ida Wyman / Courtesy Monroe Gallery of Photography
Le serrurier, East Harlem, NY 1947
© Ida Wyman / Courtesy Monroe Gallery of Photography

Après avoir travaillé trois ans pour Acme, elle réalise qu’elle s’intéresse beaucoup moins aux grands reportages qu’à ceux sur le quotidien des gens ordinaires. Elle s’assigne dorénavant ses propres missions, et constitue un portfolio d’images en vue de les soumettre à des magazines photo. En 1945, elle vend son premier reportage à Look. Un timing parfait, puisqu’elle perd, ce même automne, son travail chez Acme, qui préfère confier ce poste à un vétéran de la Seconde Guerre mondiale.

« La photographie m’a permis de comprendre ces gens si différents de moi, autant par leur âge que par leur expérience. »

Une fille unique en son genre

En 1946, Ida Wyman épouse Simon Nathan, photographe pour Acme, qui la présente à Morris Engel, illustre membre de la New York Photo League. « Je me considérais comme une photographe documentaire, et j’ai été attirée par cette belle philosophie de groupe, qui mettait l’accent sur l’authenticité », écrit-elle dans Girl Photographer. « J’ai également compris que la photographie pouvait contribuer à améliorer la société, en illustrant les conditions de vie et de travail de nombreuses personnes. Lorsque j’ai quitté la League, l’année suivante, j’ai continué à montrer sans détours les réalités visuelles et sociales. »

Stickball sur St. Nicholas, East Harlem, NY 1947
© Ida Wyman / Courtesy Monroe Gallery of Photography

Les images qu’Ida Wyman a réalisées à East Harlem communiquent une certaine vision de la photographie, celle d’un outil permettant d’identifier les problèmes politiques, sociaux et économiques d’une époque. Mais le travail d’Ida Wyman n’est pas ouvertement politique : c’est un témoignage plutôt qu’une revendication. Ses portraits de la classe moyenne, vivement colorés, sont empreints de sympathie, ne portent aucun jugement moral, et confèrent aux individus dignité et respectabilité.

« Je m’intéressais à la vie quotidienne et aux lieux où elle s’exprimait », explique-t-elle. « Mes images m’ont permis de recueillir les témoignages de ceux que je photographiais; cela satisfaisait mon immense curiosité de la vie des autres, et m’a permis de comprendre ces gens si différents de moi, autant par leur âge que par leur expérience. »

Homme à la guitare, East Harlem, 1947
© Ida Wyman / Courtesy Monroe Gallery of Photography

Un talent en socquettes

Malgré sa timidité, Ida Wyman utilise son appareil photo pour engager un dialogue avec les autres, et parvient à créer un espace de reconnaissance mutuelle. Et la tendresse, l’intimité de ses images proviennent en grande partie du consentement de ses sujets.

« Elle se présentait, et demandait aux gens l’autorisation de les photographier », dit Heather Garrison. « Elle savait établir des liens avec eux et les mettre à l’aise. Même si ses images sont candides, sans mise en scène, Ida ne tentait jamais de surprendre ses sujets ou de réaliser des photos sur le vif. Les relations humaines lui apportaient beaucoup de joie. »

Homme sur bouche d'incendie, East Harlem, NY 1947
© Ida Wyman / Courtesy Monroe Gallery of Photography
Le banjo sans fil, East Harlem, NY 1947
© Ida Wyman / Courtesy Monroe Gallery of Photography

Peu de femmes, à l’époque, sont photographes professionnelles. En tant que telle, Ida Wyman ne prend pas ses sujets au dépourvu. Peut-être la sous-estiment-ils, peut-être qu’elle est à son avantage. Comme l’explique Heather Garrison, « c’était une photographe en socquettes, et je crois que les gens adoraient ça. Ils étaient à l’aise devant cette adolescente: ce qu’elle faisait n’engageait à rien, ne provoquait aucun stress. Nul besoin de poser avec de grands airs devant l’objectif – voilà pourquoi les photographies d’Ida sont si réussies. »

 

Par Miss Rosen

Miss Rosen est journaliste spécialisée en art, photographie et culture, et vit à New York. Ses écrits ont été publiés dans des livres, des magazines et des sites web, dont Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice, entre autres.

 

Ida Wyman: East Harlem, New York, 1947 in Color
Jusqu’au 11 avril 2021
Monroe Gallery, 112 Don Gaspar, Santa Fe, NM 87501, USA
https://www.monroegallery.com/ 

 

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