Depuis plus de vingt ans, le fil conducteur du travail de Mona Kuhn est celui d’une humanité aspirant à la solidarité et aux relations spirituelles. Elle réalise des images douces et intimes, entretenant une grande proximité avec les personnes qu’elle photographie. Le récent livre Mona Kuhn: Works est sa première monographie rétrospective.

La photographe brésilienne Mona Kuhn possède le don de tisser des liens avec ses semblables. Ses images sensibles de la condition humaine sont autant de métaphores de nos relations, à la fois physiques et métaphysiques, avec les autres, nous-mêmes et le monde qui nous entoure. Ainsi sa curiosité pour les êtres humains et son talent pour les approcher, où qu’ils se trouvent, donnent-ils à son oeuvre un caractère universel.

Morgane, 2010 © 2021 Mona Kuhn 

Mona Kuhn est née à São Paulo en 1969, de parents d’origine allemande passionnés par la science et la nature. Leurs conversations animées sur quantité de sujets, teintées de multi-culturalisme, encouragent la jeune Mona à partir à la « découverte du monde », et à identifier les points communs qui nous unissent les uns aux autres.

Pour ses douze ans, on lui offre un Kodak Pocket Instamatic avec des pellicules de format 110. Elle s’essaye aux portraits de ses amis et sa famille, la photographie devient, comme pour tout le monde, un moyen de garder des souvenirs de moments passés avec ceux qui lui sont chers. Au Brésil, on ne sait alors de la photographie que ce qu’en publient les journaux culturel ou de mode, ceux vendus dans des kiosques en plein air. Attirée par ces images, Mona Kuhn comprend leur caractère éphémère, qu’elles sont vouées à être jetées. L’idée d’une photographie comme art lui est plutôt inspirée par un libraire du Wexner Center, sur le campus de l’Ohio State University, aux Etats-Unis, où elle suit alors ses études en 1993. C’est là qu’elle découvre, dans des salles climatisées pleines de livres rares et de tirages, que la photographie est un vrai outil d’expression créative.

Portrait 37, 2011 © 2021 Mona Kuhn 
Donna, 2009 © 2021 Mona Kuhn 
Portrait 11, 2009 © 2021 Mona Kuhn 

Parlant brillamment l'allemand, le portugais, le français et l’anglais, la jeune photographe choisit de s’orienter vers des études internationales. Lors d'un stage d'été à Vienne, elle découvre la Frise Beethoven (1902) du peintre Gustav Klimt, réalisée sur les murs du Palais de la Sécession à l’occasion de sa 14ème exposition. Les figures représentées par Klimt, vêtues ou dénudées, masculines et féminines, côtoyant des démons et des monstres, expriment aussi bien la paix que l’horreur, donnant l’impression que cette fresque dépasse les limites du mur qui l’accueille. Mona Kuhn découvre également les portraits expressionnistes d'Oskar Kokoschka, les figures masculines d'Egon Schiele et les dessins au fusain représentant des mains de Käthe Kollwitz, comprend le potentiel métaphorique de la figuration, et rentre aux Etats-Unis avec le désir de l’explorer.

Lors d'un autre voyage, cette fois au Brésil, elle fait la connaissance du photographe Mário Cravo Neto, qui vit à Salvador sur la côte nord-est de l'État de Bahia. Mona Kuhn est frappée par la manière dont il appréhende la figure dans ses images, dépeignant les individus comme des messagers du mysticisme et de l'héritage afro-brésilien de cette région. Le lieu où vit Cravo Neto comporte plusieurs bâtiments et une chambre noire construite dans un grand arbre tropical, et c'est là, sur une terrasse en porte-à-faux, que lui et Mona Kuhn discutent longuement de la représentation humaine. Grâce à Neto, Kuhn comprend l’importance de la psychologie dans la photographie de nu, la nécessité d’établir une relation forte avec ses sujets. Peu de temps après, elle réalise ses premières photographies en noir et blanc. 

Jacintha, 2004 © 2021 Mona Kuhn 
Refractions, 2006 © 2021 Mona Kuhn 

Attirée par le Mouvement Figuratif de la Bay Area, en particulier par la solitude qu’expriment les images de Nathan Oliveira, ainsi que par les sculptures émouvantes de Manuel Neri, Mona Kuhn déménage à San Francisco en 1996, où elle va vivre au sein d’une communauté d’artistes grâce auxquels se dessine sa propre identité artistique. Présenté dans une exposition, son travail est alors perçu comme original, sensible et sans aucune sophistication, ce qui vient sans doute du fait qu’elle ne considère pas ses sujets comme des modèles, mais comme des amis.

Mona Kuhn comprend ensuite l’importance cruciale du décor, et qu’elle ne peut réaliser des images chaleureuses, humaines, dans un paysage industriel. Elle part en quête de plus d’authenticité, et se rend dans le nord de la Californie. Elle est désagréablement frappée par l’anxiété sexuelle qui y règne. Elle se souvient du naturisme, de la nudité innocente de membres de sa famille, en Allemagne, qui aimaient se retrouver sur l'île de Rügen. Par héritage culturel, ils se considéraient comme des fils de la terre et, à ce titre, libres d’être eux-mêmes, au sein d’un milieu naturel. Les communautés naturistes se multiplient à la fin du XXème siècle, et au printemps de 1995, Mona et l’une de ses amies découvrent l’une des plus anciennes et traditionnelles en Europe, sur une côte française.

Chanon, 2012 © 2021 Mona Kuhn 
AD 6046, 2014 © 2021 Mona Kuhn 

Les résidents logent dans de petits bungalows en bois construits dans les années 1950, le long de la plage, au sein d’une réserve écologique sablonneuse où poussent quelques pins. Pour protéger la vie privée de la communauté, ce lieu est fermé au public. On ne s’y déplace pas en voiture, mais à pied ou à vélo. Il n’y a pas d’électricité, et cet environnement austère possède, à certains égards, un caractère sacré. On s’éclaire depuis des années à la bougie, on se lève et se couche, généralement, avec le soleil. Et le temps d’une pause pleine de sens, on échappe à la frénésie du monde contemporain.

Lors de ce premier séjour, Mona rencontre Philipp, artiste lui aussi, et qui fréquente cette communauté chaque année, depuis son enfance, en compagnie de sa grand-mère. Lui et Mona deviennent de grands amis, partageant les mêmes passions en matière de création et d’art figuratif, de Lucian Freud à Jenny Saville. Peu à peu, Mona se lie avec de nombreuses familles de la communauté, à travers des conversations sur l’art, la philosophie et le processus créatif. Gagnant leur confiance, elle les photographie – et dans ces images, on peut lire le temps, l'effort, la compréhension et l'empathie qui les a fait naitre.

AD 6387, 2014 © 2021 Mona Kuhn 
Mirage II, 2012 © 2021 Mona Kuhn 
Livia and Renan, 2009 © 2021 Mona Kuhn 

La série Evidence a été réalisée sur huit ans, au cours desquels Mona Kuhn a photographié des familles et amis dans le sud-ouest de la France. Un travail fondateur. En tête du livre qu’elle publie alors, elle écrit: « Les évidences les plus accessibles à l’individu lui sont fournies par ses sens. Lorsqu’on souhaite avoir la preuve que le ciel est bleu, il suffit de regarder le ciel. » Les individus représentés dans cette série, qu’ils soient seuls ou en groupe, debout, marchant, tranquillement allongés, nous font prendre conscience de notre humanité commune. Le temps passé parmi eux est palpable; leurs portraits ne sont pas réalisés à la hâte, mais plutôt à la manière d’une toile de Lucian Freud, qui elle est parfois le fruit de huit mois, voire un an de travail.

Les photographies de Mona Kuhn explorent ainsi visuellement la relation des hommes au monde naturel. Le verre, le bois, les feuilles, les fleurs et la peau y sont largement présents. Le soleil semble rayonner des peaux. Debout dans la lumière du jour, les silhouettes sont allongées lorsque la nuit tombe. Les individus que nous voyons ne sont pas distincts : ils appartiennent à un système auxquels nous appartenons tous, et qui fonctionne en symbiose avec la nature. Et cette existence qui nous est commune leur infuse une sorte d’assurance, de hardiesse et de liberté.

Par Rebecca Morse

Rebecca Morse est la conservatrice du département de photographie Wallis Annenberg, au LACMA, à Los Angeles.

 

 

Ceci est un extrait de Mona Kuhn: Works, publié par Thames & Hudson
£40.00
Livre disponible ici.

 

 

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