Eugène Atget, un nom qui évoque aussitôt le Paris d’antan, royaume de petits métiers et de rues pittoresques. Le travail du photographe est au cœur d’un projet commun associant une exposition à voir à la Fondation Henri Cartier-Bresson et Voir Paris, un livre publié par l’Atelier EXB.

Église Saint-Médard, Ve, 1900-1901 © Paris Musées / musée Carnavalet – Histoire de Paris

Trois décennies durant, de 1897 à 1927, Eugène Atget collecte ce qu’il nomme des « documents photographiques » en se rendant « dans toutes les vieilles rues du Vieux Paris ». Si l’entreprise à des airs de sacerdoce, elle permet pourtant à l’ancien comédien né en 1857 de vivre : cette documentation se vend auprès d’illustrateurs, de peintres, d’architectes mais aussi d’institutions. Le musée Carnavalet fait partie de ses clients et lui achète des albums entiers. Les collections de l’institution dédiée à l’histoire de Paris comprennent aujourd’hui 9 164 de ses photographies. 

C’est ce fonds qu’Agnès Sire, directrice artistique de la Fondation Henri Cartier-Bresson, et Anne de Mondenard, responsable du département photographies et images numériques au musée Carnavalet, ont exploré ensemble pendant deux ans pour retenir 146 tirages. Tous sont présentés dans l’ouvrage publié l’automne dernier par l’Atelier EXB et dans une exposition, qu’on espère bientôt ouverte au public. Comme Agnès Sire l’explique en ouverture du volume, cette recherche était une « véritable chasse aux trésors, l’idée était de tout voir, d’en avoir plein les yeux et de faire des découvertes dans la partie la moins explorée du fonds ».

Cabaret de l’Homme armé, 25, rue des Blancs-Manteaux, IVe, septembre 1900 © Eugène Atget / Agathe Barisan / ARCP

Si certaines des images rassemblées ici sont bien connues, comme ce portrait du cafetier moustachu derrière la porte vitrée de son cabaret « A l’Homme Armé », la plupart ont une saveur inédite. C’est la première fois qu’un ouvrage reproduit les tirages d’Atget dans leurs teintes et formats originaux. On y trouve même ceux qu’il produisait dans son petit appartement du XIVe arrondissement. Exit le noir et blanc uniforme, Paris apparaît dans des teintes brunes plus chaudes, souvent ourlé de bords noirs qui n’ont pas été recoupés. On saisit ainsi pleinement le regard poétique de cet autodidacte, perçu dès la fin des années 1920 comme « l’annonciateur de la modernité » pour reprendre les mots d’Agnès Sire. Anne de Mondenard rappelle d’ailleurs que le photographe « Raymond Depardon le désigne comme “notre grand-père à tous” ». Eugène Atget ne s’adonne pas aux effets picturaux chers aux artistes photographes du tournant du XXe siècle. Il développe une pratique directe, où la poésie naît d’une attention aux détails et d’une atmosphère empreinte de nostalgie.

Vieille maison, 6, rue de Fourcy, IVe, 1910 © Paris Musées / musée Carnavalet – Histoire de Paris
Rue des Chantres, IVe, 1923 © Eugène Atget / Agathe Barisan / ARCP

Eugène Atget se faufile dans les cours d’immeubles, les passages. On pourrait voir en lui un précurseur de la street photography. La rue semble être son terrain de jeu préféré. Il cherche un Paris sur le point de disparaître. Celui de l’ancien temps, peuplé de carrioles bâchées et de puits aux margelles fleuries. Une ville aux pavés inégaux où la nature est étonnamment présente : la terre battue de certaines cours, les rives boisées d’une Bièvre s’écoulant encore à l’air libre. 

Eugène Atget s’est également intéressé au Paris populaire, où les bourgeois n’ont pas vraiment leur place. On les devine parfois protégés par les murs d’hôtels particuliers ou par des portes aux imposants heurtoirs et dont le bestiaire grimaçant a été ciselé dans le métal avec des détails extravagants. On aperçoit aussi les boiseries d’un salon dont le luxe tranche avec le drap austère de l’appareil d’Atget réfléchi dans le miroir scellant le foyer d’une imposante cheminée de marbre. C’est d’ailleurs le seul « autoportrait » que renferme le volume.

Ambassade d’Autriche, 57, rue de Varenne, VIIe, 1905 © Paris Musées / musée Carnavalet – Histoire de Paris

L’humain apparaît parfois à l’improviste dans les images d’Eugène Atget. Des figures fantomatiques que la chambre photographique n’a pas eu le temps de fixer définitivement sur les plaques de verre enduites d’émulsion photosensible. Mais le photographe immortalise aussi tout un peuple de commerçants, ainsi les cabaretiers derrière leurs vitrines bardées de barreaux.

Les paysages urbains gardent, eux, la part belle. Et ceux qui connaissent bien la capitale ne peuvent s’empêcher de chercher les similitudes avec le Paris contemporain, avant de se laisser happer par l’univers onirique et fourmillant de détails qu’Eugène Atget a patiemment construit. Presque cent ans après sa mort, en 1927, le photographe nous apprend encore à voir Paris.

Chiffonniers de la zone, poterne des Peupliers, XIIIe, 1913 © Paris Musées / musée Carnavalet – Histoire de Paris
Maison de Balzac, 24, rue Berton, XVIe, 1913 © Paris Musées / musée Carnavalet – Histoire de Paris

 

Par Laure Etienne

Laure Etienne est une journaliste basée à Paris, ancienne membre de la rédaction de Polka et ARTE.

 

Voir Paris, d’Eugène Atget, avec des textes d’Anne de Mondenard, d’Agnès Sire et de Peter Galassi, Atelier EXB, 42€. Disponible ici.

Exposition « Atget – Voir Paris », du 3 juin au 19 septembre 2021, à venir à la Fondation Henri Cartier-Bresson, Paris IIIe. Plus d'informations ici.

 

7, rue de l’Estrapade, Ve, 1905 © Paris Musées / musée Carnavalet – Histoire de Paris
Un coin du pont Marie, IVe, 1921 © Paris Musées / musée Carnavalet – Histoire de Paris 
Place du Tertre, Montmartre, XVIIIe, 1922 © Paris Musées / musée Carnavalet – Histoire de Paris

 

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