La nouvelle exposition en ligne « Radical Tenderness » invite à considérer l’art comme un mode de survie et de bien être.

Julia and Maxi, 2003 © Johanna Jackie Baier

« Visibilité » est un mot à la mode. Pourtant, comme toute forme d’exposition, on peut affirmer qu’elle doit être accompagnée par un changement structurel au sein des institutions artistiques et de l’industrie photographique, au risque de n’être qu’un acte symbolique et superficiel. Pour un artiste transsexuel, le fait de créer des œuvres qui le représentent, ainsi que le monde dans lequel il évolue, constitue une part essentielle de son activisme.

Pour élaborer l’exposition en ligne "Radical Tenderness: Trans for Trans Portraiture", le musée Alice Austen House, sa directrice Victoria Munro et Eliza Steinbeck, conservatrice invitée, ont rassemblé les œuvres de Johanna Jackie Baier (Allemagne), Zackary Drucker (États-Unis), Texas Isaiah (États-Unis) et Del LaGrace Volcano (États-Unis/Suède). Pour ces artistes, la photographie est indissociable à leur survie et la bienveillance qu’ils recherchent. Ils sont ainsi loin de répondre aux sirènes de la visibilité, esclave des narrations conventionnelles au sein desquelles la diversité affichée ne fait que stigmatiser la différence. Au contraire, ils créent un univers qui leur appartient de manière absolue.

Jo & Isling, London, 1993 © Del LaGrace Volcano

« Ma stratégie de survie, c’est la photographie », explique Del LaGrace Volcano dans le catalogue de l’exposition. « Je suis intersexué, trans et non-binaire. Je crée des images qui sont les reflets de mes expériences, elle n’ont rien d’ethnographique ou d’anthropologique. Je travaille avec des personnes avec lesquelles je me sens à l’aise, ou que j’espère mieux connaître. Après les séances photo, en silence, je repense avec tendresse aux moments photographiques que nous avons créés ensemble. Je me demande si ces personnes savent à quel point elles comptent pour moi. La connexion est l’ingrédient clé, et le processus qui a mené à ce lien est aussi important, si ce n’est plus, que celui-ci. »

Témoigner, encore et toujours

Composée d’autoportraits et de portraits de muses, d’amis et d’icônes, l’exposition « Radical Tenderness » questionne la façon dont l’intime et le politique s’entremêlent en photographie. Les artistes présentés ici travaillent au sein de leur communauté, ce sont des insiders et ils comprennent le quotidien de leurs sujets, dans toute sa nuance et sa complexité. En les rendant « visibles », à leur façon, ces artistes contrôlent le fil de la narration et se réapproprient leur représentation.

My Name Is My Name I, 2016 © Texas Isaiah

« Dès que j’ai commencé à prendre des photos, j’ai mis tout le monde dehors. Mes photos n’exprimaient le point de vue de personne d’autre que moi », raconte Johanna Jackie Baier dans le catalogue de l’exposition. « C’était seulement les filles et moi. Notre lieu de travail était un refuge paradisiaque. Nous pouvions prolonger nos sessions à l’envie. Cela m’a permis de faire abstraction du monde extérieur, de ne suivre aucune règle. J’ai compris ce que je cherchais depuis toujours : être touchée. Toutes ces photos sont nées de ma rencontre avec ma “tribu”, un moment qui m’a profondément émue et touchée. »

À travers toute l’exposition, la photographie agit donc comme un catalyseur permettant d’explorer les liens entre artiste, sujet et spectateur. Elle témoigne et fournit des preuves, ainsi que le moyen de s’affirmer en tant qu’individu. Elle va au-delà de la création d’images, et prend tout son sens lorsque l’observateur ouvre son esprit à des univers inconnus et s’implique à sa manière dans l’œuvre d’art.

Lady Evaluates (Portrait de Rosalyne Blumenstein), 2018 © Zackary Drucker

Pour Zackary Drucker, « la photographie permet de tisser des liens. Le dialogue entre les générations est d’une importance capitale : les anciens transmettent leurs stratégies de survie, tandis que les plus jeunes les aident à naviguer dans ce monde en constante évolution. En formant des familles queer, nous recherchons des modèles familiaux des fées marraines, des enfants, des frères et sœurs. Etre quelqu’un de bien implique de se tourner vers l’autre dans l’espoir qu’un jour, quelqu’un se joindra à nos côtés. ».

 

Par Miss Rosen

Miss Rosen est une journaliste basée à New York. Elle écrit sur l'art, la photographie et la culture. Son travail a été publié dans des livres, des magazines, notamment TimeVogueAperture, et Vice.

 

« Radical Tenderness: Trans for Trans Portraiture », en ligne au musée Alice Austen House

 

Lady Conjures (Portrait de Rosalyne Blumenstein), 2019 © Zackary Drucker
[We Are] Being Held By the First Time, 2019 © Texas Isaiah

 

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