La nouvelle série du photographe scandinave Simen Johan, Conspiracy of Ravens, est exposée à la galerie Yossi Milo à New York qui le représente et le suit depuis près de vingt ans. Simen Johan crée des fictions baroques, peuplées d’animaux dans des décors sauvages et pittoresques. Cette fois, le monde de Simen Johan se fait plus inquiétant et sombre et la présence de l’homme, pourtant absente de ces photographies, semble y planer de manière paradoxale.


Untitled #203, 2019 © Simen Johan, Courtesy of Yossi Milo Gallery, New York

Conspiracy of Ravens nous plonge dans un univers fantastique peuplé d’animaux placés au centre de la composition comme des personnages ou des totems qui hantent des lieux sauvages, certains luxuriants, d’autres désolés. Les images sont des grands formats aux tonalités vertes et bleues dont la lumière crépusculaire et froide guide le regard. Les détails foisonnent et occupent l’entièreté de la surface de la photographie et l’effet de mise au point abolit les distinctions. L’œil glisse et se perd dans la jungle et la forêt, et passe d’un panda à une liane, d’un rayon lumineux, d’un détail de la fourrure à l’immensité d’un ciel assombri.

Depuis le début des années 1990, Simen Johan est un pionnier de la retouche photographique numérique. Il est un des premiers artistes de sa génération à avoir exploité ces possibilités techniques dans le champ de la photographie d’art. Il a travaillé tous les genres, du portrait au paysage, dans un souci constant de transfigurer ses images. Par son expertise technique, sa créativité et un labeur minutieux, il crée des atmosphères ambivalentes en manipulant ses photographies, la lumière et les couleurs. Il est un maitre du clair-obscur et nous donne à voir des compositions dramatiques dans un univers très singulier qu’il a su transformer en un style propre.

Au-delà de la distinction classique et propre à la manipulation photographique entre réalité et fiction, le discours de l’artiste sur sa production dépasse la volonté de créer une fiction au sens où on l’entendrait traditionnellement. Il ne s’agit pas de distraire le spectateur, ni de jouer sur sa perception en le perdant entre deux mondes qui se superposent et s’entrecroisent, il n’essaie pas non plus de le piéger en lui jouant un tour. Ici, la retouche photographique n’est pas un artifice de magicien, elle est plutôt le pouvoir d’un invocateur qui fait apparaître, par bribes et par visions, un monde nouveau. 


Untitled #200, 2019 © Simen Johan, Courtesy of Yossi Milo Gallery, New York

Plusieurs images dans une image

Son travail de photographe assume tous les aspects de la production photographique : de la prise de vue à la retouche. Depuis longtemps maintenant, son œuvre est d’abord celle d’un photographe animalier et de paysage qui compile et collectionne, comme le ferait un chasseur avec des trophées ou un chercheur du XVIIIème siècle à la recherche d’espèces inconnues. Il parcourt le monde à la manière d’un voyageur ou d’un aventurier pour en rapporter le matériau brut de ses images à venir. 

Ensuite, chacune de ses images est issue d’un long travail de rapprochements, d’assemblages et de collages de différentes photographies et chacune télescope plusieurs lieux et plusieurs temps différents. Simen Johan interroge ce lieu commun de la photographie comme la réunion d’un espace-temps spécifique lié au moment et au lieu de la prise de vue. Sa photographie est utopique et réécrit l’histoire : elle ne se situe nulle part, en nul temps, et elle nous transporte dans un ailleurs. C’est là que le photographe se fait véritablement artiste. Il crée un monde imaginaire de toute pièce, à partir du réel, certes, mais sans la nécessité de s’y maintenir.


Untitled #201, 2019 © Simen Johan, Courtesy of Yossi Milo Gallery, New York

Un monde sans hommes

L’effet de ces photographies sur le spectateur intrigue. On pense à des mythes ancestraux dont on aurait perdu la signification, à des fables aussi peut-être ou bien même à des visions sombres et inquiétantes. Ces images semblent oublier le monde des hommes, elles se placent dans un avant mythologique ou un après apocalyptique. Elles ne présentent qu’un monde sauvage d’instincts et de pulsions, celui de la loi du plus fort, de la survie et de la domination. Cette absence d’hommes interroge comme un jeu de miroir : sommes-nous ces lions magnifiques et terrifiants qui se battent sur un rocher ? ces images ne sont-elles qu’un simple support à nos propres angoisses ? quels drames s’y jouent, finalement ?

Cette nouvelle série continue dans le chemin tracé par les précédentes mais l’artiste parfait son style et son esthétique. On y retrouve la netteté froide qui les caractérisait déjà, leur aspect pittoresque et parfois baroque, leur tension vers le sublime au sens romantique du terme comme la vision rassurante d’une catastrophe lointaine, mais le titre de ce nouveau travail ajoute à l’énigme. Conspiracy of Ravens c’est à la fois un groupe ou une nuée de corbeaux mais c’est aussi, plus littéralement, un complot fomenté par des corbeaux. Ces images sont plus inquiétantes, violentes même : des lions majestueux se battent ; des piranhas menaçants flottent dans une eau verte et rouge, semblant attendre leur proie ; un groupe d’ours dévastent le nid de pélicans, au milieu de pneus abandonnés, ultime trace de la présence humaine. Simen Johan évoquerait lui-même l’actualité politique, sociale et écologique car, même dans la fiction, le vrai monde n’est jamais loin. 


Untitled #193, 2018 © Simen Johan, Courtesy of Yossi Milo Gallery, New York

 


Untitled #195, 2018  © Simen Johan, Courtesy of Yossi Milo Gallery, New York

 


Untitled #194, 2018 © Simen Johan, Courtesy of Yossi Milo Gallery, New York

 


Untitled #196, 2018 © Simen Johan, Courtesy of Yossi Milo Gallery, New York

Par Hugo Fortin

Simen Johan, Conspiracy of Ravens

Du 24 octobre 2019 au 4 janvier 2020

Yossi Milo Gallery

245 Tenth Avenue, New York

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