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Plus de cent cinquante images et cinq films : le Musée d’Art Moderne de Paris rend hommage au parcours de Sarah Moon. A son style inclassable et pourtant immédiatement identifiable. 

« Vous n’avez pas vu Loulou ? » : ainsi commence le spot publicitaire des années 1980 pour Cacharel qui a marqué toute une génération. Une poignée de seconde où s’entremêlent une musique entêtante de Gabriel Fauré et une atmosphère visuelle ténébreuse. Ça se termine par un elliptique : « Loulou ? ; Oui, c’est moi…»

Sarah Moon, Anatomie, 1997 © Sarah Moon

Les outils pour le dire

Qu’elle travaille dans le cadre de commandes ou pour des travaux personnels, qu’elle soit réalisatrice ou photographe, qu’elle opte pour le noir et blanc ou la couleur, Sarah Moon cultive le mystère. C’est même sa marque de fabrique. Milieu des années 1980 : l’ancienne mannequin commence à délaisser la mode et la publicité pour explorer les possibilités du polaroid. Elle aime l’épaisseur de la matière, les accidents sur les bords des tirages – griffures et autres altérations qui proviennent de la séparation du négatif et du positif. Surtout, le polaroid transforme le réel en autre chose. On peut appeler cela fiction, conte, imaginaire… L’intention de Sarah Moon est toujours la même : nous détourner de la réalité. « Je ne témoigne de rien - j’invente une histoire que je ne raconte pas, j’imagine une situation qui n’existe pas… », dit-elle dans un documentaire sur Arte en 1994.

Sarah Moon, Pour Yohji Yamamoto, 1996 © Sarah Moon

Sarah Moon. Même son nom est une invention. Ce n’est évidemment pas un hasard si elle choisit le polaroid ou la pose longue – qui délite l’image en grains et en flous – quand elle travaille avec un autre appareil. Car Sarah Moon n’utilise jamais la photographie pour témoigner. Chacune de ses images nous extrait de la réalité pour nous transporter ailleurs, nous conduire sur des chemins de traverse. « Mes photos sont une fiction dont je ne connais ni l’avant ni l’après et pourraient être les images d’un film que je n’aurais pas fait. »

Sarah Moon, La fin des vacances, 2017 © Sarah Moon

Comme une araignée qui tisse consciencieusement sa toile, elle met tout en œuvre pour nous prendre au piège : ses images sont séduisantes mais troublantes, les femmes y ont l’air innocentes mais elles sont aussi parfois terrifiantes. Ou terrifiées. Que dissimulent-elles derrière leurs mains qui barrent souvent leur visage ? Derrière leur grand chapeau ou ces costumes étranges dont elles sont affublées ressemblant davantage à des prothèses qu’à des vêtements ? Et ses animaux, sont-ils vivants ou morts ? Elle qui compare l’acte photographique au geste du taxidermiste, le doute est permis.

Sarah Moon, Le pavot, 1997 © Sarah Moon

Le mystère Sarah Moon

Même lorsqu’elle choisit la couleur, Sarah Moon nous place dans une situation inconfortable avec ses teintes vives ou, à l’inverse, ses tons sourds ; dans tous les cas évanescents et troubles. Cette ambivalence se retrouve dans les titres de ses projets : « Alchimies », une exposition de 2013 autour de la nature et des animaux, les films Circuss, Le Petit Chaperon noir ou encore L’Effraie, les livres Vrais semblants et Coincidences

Sarah Moon, En roue libre, 2001 © Sarah Moon

L’exposition PasséPrésent actuellement au Musée d’art Moderne n’échappe pas à la règle. Accoler ces deux mots n’a pas de sens. Pour Sarah Moon, c’est une évidence. Car tout est à double tranchant. Ses images sont sombres mais sa voix est douce. « Toutes les photographies sont le témoin, si ce n’est le souvenir d’un moment qui autrement serait perdu pour toujours. D’où ce sentiment de perte ; d’où l’association avec la mort », dit Sarah Moon. Et, dans ses films, le ton monocorde qu’elle emploie en voix off nous hypnotise. C’est peut-être ça le secret de Sarah Moon.
C’est en tout cas le sentiment qui domine dès qu’on pénètre dans son exposition : on est comme happé par la profusion des images alignées qui serpentent d’un mur à l’autre. On est pris dans un tourbillon où tout est mélangé : grands et petits formats, noirceurs et couleurs, mode et contes, images fixes et animées, passé et présent. Le tourbillon de toute une vie de créations.

Couverture: Sarah Moon, La mouette, 1998 © Sarah Moon

Par Sophie Bernard

Sophie Bernard est une journaliste spécialisée en photographie, contributrice pour La Gazette de Drouot ou le Quotidien de l'Art, commissaire d'exposition et enseignante à l'EFET, à Paris.

Sarah Moon, PasséPrésent
Du 18 septembre au 10 janvier 2021
Musée d’Art moderne de la Ville de Paris
11, avenue du Président Wilson, 75116 Paris

www.mam.paris.fr

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