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Un livre récemment publié fait un retour sur la scène légendaire des nightclubs des années 1990, avec son cocktail de sexe, drogues et musique dance pour répondre aux caprices les plus improbables des fêtards.

The Palladium, 1995 © 2020 Steve Eichner

Le New York bohème a connu son dernier feu d’artifice dans les années 1990. La décénnie avait été inaugurée par le taux de meurtre le plus élevé de l’histoire de la ville, tandis que la draconienne législation Rockefeller sur les drogues provoquait l’élimination d’une génération de jeunes Noirs et Latinos, et que le SIDA continuait ses ravages. La ville était ainsi laissée pour morte depuis dix ans par le gouvernement fédéral, lorsque le phénix qu’est New York renaquit de ses cendres.

« Nécessité est mère d’industrie », disait avec raison le philosophe Platon, comprenant que la nature a horreur du vide, tout comme l’esprit humain. Depuis longtemps, les New-Yorkais mettent résolument en pratique la sagesse de l’antiquité: survivre dans cette ville exige de folles respirations pour sortir la tête de l’eau. Dans les années 1990, atteignant l’âge adulte, celle qu’on appelle la génération X enfreint alors toutes les règles, se prélassant dans un mélange vertigineux de péché, de spectacle et d’expression de soi qui se traduit alors par une extravagante vie nocturne new-yorkaise.

Expo, 1995 © 2020 Steve Eichner

Bienvenue au royaume du plaisir

Là se regroupent les nouveaux crâneurs de toutes races, ethnies, genres, orientations sexuelles et milieux pour célébrer, en dansant jusqu’à l’aube, « la paix, l’amour, l’unité et le respect ». House, hip hop, techno, musique industrielle, gothique, drum and bass, grunge, ou autre variété du son underground : la musique attire un mélange d’oiseaux de nuit infatigables, habillés pour produire leur effet. Chaque soir, on peut faire la fête en compagnie de célébrités, de club kids (princes des soirées new-yorkaises), drag queens, ravers, figures de proue du hip hop, mannequins, banjees, hommes objets, esclaves sexuels, cols blancs de Wall Street et faune extra-urbaine, dans des nightclubs légendaires tels que les Tunnel, Roxy, Palladium, Club Expo ou encore Webster Hall.

Grace Jones at Palladium, 1992 © 2020 Steve Eichner

 

Tiffany Million at Club USA, 1993 © 2020 Steve Eichner

En tant que photographe officiel de Peter Gatien, l’illustre roi des clubs, Steve Eichner réalise alors des images dans des lieux où l’appareil photo est prohibé. Ainsi, il témoigne de la naissance d’une nouvelle ère en matière de musique, de mode, de culture pop, de média et d’art, témoignage qui est consigné dans un exceptionnel ouvrage récemment paru, In the Limelight: The Visual Ecstasy of NYC Nightlife in the 90s, co-écrit par Gabriel Sanchez (Prestel), rédacteur photo au New York Times.
« J’étais supposé », dit Eichner, « photographier des célébrités pour faire de la publicité aux clubs, mais la plupart des photographies de ce livre, je les ai faites pour moi-même. Quelque chose en moi voulait que je témoigne de ce que je voyais. Je savais que Sodome et Gomorrhe ne dureraient pas éternellement. »

Une étoile est née

Originaire de Long Beach (Long Island), Eichner tombe amoureux de la photographie et de la musique alors qu’il est enfant, et réalise qu’il peut combiner ces deux amours en couvrant des concerts et des spectacles. Après avoir échoué à obtenir un diplôme de comptabilité, Eichner suit les Grateful Dead dans une de leurs tournées, avant de se consacrer à l’étude de la photographie.

Half pipe at the very back of the Tunnel, circa 1993 © 2020 Steve Eichner

En 1987, il s’installe à Manhattan et découvre la scène des night clubs. « Je débutais dans la photographie », dit-il, « et toutes les nuits, c’était une sorte d’Halloween sous acide. Un genre de cirque ambulant. Chaque fois, je me baladais entre un club énorme, un événement musical et un petit club. J’étais comme un papillon attiré par la lumière. Je n’en avais jamais assez. »

Shampoo Room at the Limelight, 1995 © 2020 Steve Eichner

Lors d’un concert des Sugarcubes qu’il photographie, Eichner rencontre une certaine Michelle Feeney, récemment embauchée pour gérer la publicité de Peter Gatien, dont l’empire grandissant inclurait bientôt les boîtes Limelight, Tunnel, Palladium, et Club USA. « A l’époque, j’avais un beeper », dit Eichner. « Quand il sonnait, où que je me trouve dans la ville, même si j’étais déjà au lit, j’appelais et je disais : ‘Julia Roberts est en train de danser au Club USA.’ Je sautais dans un taxi avec mon appareil, je prenais la photo, je déposais le film au laboratoire, je dormais quelques heures, et j’allais faire le tour des rédactions. » 

« J’étais dans la peau d’une rockstar. J’allais dans les clubs, et les club kids était habillés comme pour leur heure de gloire sur les réseaux sociaux – mais il n’y avait que moi. Ils paradaient devant moi, et je sentais que mon appareil me donnait un pouvoir, je savais l’utiliser, et quand je dirigeais mon objectif vers les gens, ils tombaient amoureux de moi. »

The Roxy, 1990 © 2020 Steve Eichner

Démocratie sur la piste de danse

A propos du légendaire Studio 54 des années 1970, Andy Warhol a eu ce mot célèbre: « C’était la dictature à l’entrée, et la démocratie sur la piste de danse. » Vingt ans plus tard, cette philosophie règne en maître dans l’empire des nightclubs de Gatien, où une soirée comme une autre se change en un voyage au pays des merveilles. 

« Peter était incroyablement inventif – on ne savait jamais à quoi s’attendre », dit Eichner. « Le Limelight de New York était une église qu’il avait transformée en club. Il y avait une soirée différente dans chaque pièce, et elles changeaient toutes les nuits. Le Tunnel était, à l’origine, un tunnel ferroviaire de milliers de mètres carrés. Il y avait une rampe de skateboard à l’entrée ; à l’étage, un bar complet était installé au beau milieu de toilettes mixtes, car c’était là que tout se passait, dans les clubs. A l’USA, il y avait un toboggan entre le balcon et la piste de danse, pour s’éclater quand on entendait sa musique préférée. Peter ne se reposait jamais sur ses lauriers. Il cherchait toujours à créer l’événement. »

John Oates (left) and wife Aimee Oates at Club USA, 1993 © 2020 Steve Eichner

Et les événements sont au rendez-vous. C’est dans les clubs que RuPaul lance son tube mondial “Supermodel (You Better Work)”, et que Patrick Swayze et Wesley Snipes se familiarisent avec leurs rôles dans Too Wong Foo, Thanks for Everything! Julie Newmar, un film de 1995. “La Mecque”, la soirée du dimanche au Tunnel, devient l’épicentre du hip hop de la côte Est. Funkmaster Flex, animateur de hip hop sur la station Hot 97, est aux platines, et invite des artistes tels que Jay-Z, Nas, Puff Daddy, Method Man et DMX, auxquels le public le moins facile du monde fait une belle réputation. Selon la légende, « si une bagarre éclate à propos d’un disque, le succès est garanti. »

« C’est dans les années 1990 », observe rétrospectivement Eichner, « que la différence a été acceptée pour la première fois. Des gens de toutes sortes se mélangeaient dans les clubs, ils s’entendaient et s’amusaient. Ce que l’on voit aujourd’hui a été, en grande partie, rendu possible par l’ouverture d’esprit des années 1990, une époque où on pouvait explorer, repousser les limites et essayer de nouvelles choses. »

Couverture: Susanne Bartsch (center) at the Palladium, 1995 © 2020 Steve Eichner


    
Par Miss Rosen

Miss Rosen est auteur. Basée à New York, elle écrit à propos de l'art, la photographie et la culture. Son travail a été publié dans des livres, des magazines et sur des sites Web, notamment Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice.


In the Limelight: The Visual Ecstasy of NYC Nightlife in the 90s
Publié par Prestel
$ 45.00 | £ 35.00

https://prestelpublishing.randomhouse.de/book/In-the-Limelight/Gabriel-Sanchez/Prestel-com/e571725.rhd

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