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Le KBr a discrètement ouvert ses portes le mois dernier sur le Port Olympique de Barcelone. Et le contexte incertain n’a pas découragé le public qui, nombreux, plébiscite ce nouveau lieu consacré à la photo et ses deux expositions inaugurales sur Bill Brandt et Paul Strand.

Jeune garçon, Gondeville, Charente, France, 1951 © Aperture Foundation Inc., Paul Strand Archive. Colecciones Fundación MAPFRE

Alors que l’édition 2020 du festival PhotoEspaña multiplie les événements en ligne, l’Espagne se dote d’un nouvel écrin pour présenter la photographie du 19ème siècle à nos jours. L’arrivée du KBr, une entité de la fondation Mapfre, marque un tournant pour Barcelone voire pour le pays. Car malgré des institutions dynamiques telles que Foto Colectania, il n’y a pas de grand centre international dédié à la photo en Espagne.

Le matin, les premiers visiteurs font la queue devant le KBr, un bâtiment curviligne aux pieds de la Tour Mapfre, une des tours emblématiques de la ville. Située sur le front de mer, elle donne sur le Port Olympique. C’est un haut lieu de promenade pour les barcelonais et les touristes, qui, en tant normal, flânent entre le parc de la Ciutadella et les plages animées du centre ville.

La rivière Cuckmere, 1963 © Bill Brandt / Bill Brandt Archive Ltd.

KBr, un nom qui parle aux scientifiques comme aux geeks de la photo : il s’agit du symbole chimique du bromure de potassium, un sel utilisé pour le développement des photographies argentiques. Le choix du nom est fort, et dénote la volonté d’inscrire le KBr comme un lieu international.

Ouvrir un centre photo en pleine pandémie mondiale

« Nous avons décidé de maintenir l'ouverture du KBr malgré la pandémie de covid-19, car nous avons la responsabilité de faire vivre la culture et d’apporter de l’espoir même en temps de crise », introduit Rocio Herrero, la directrice des programmes culturels et éducatifs de la Fondation Mapfre, avec un sourire qu’on devine malgré son masque.

Tout en transparence, le lobby donne à la fois sur le port et sur l’Avenida del Litoral, la grande avenue qui traverse Barcelone en longeant la mer. La première chose que l’on remarque, c’est la librairie complètement ouverte sur l’entrée. Riche de nombreux ouvrages, c’est le curator espagnol Juan Naranjo qui l’a spécifiquement développée pour le KBr.

Top Withens, West Riding, Yorkshire, 1945 © Bill Brandt / Bill Brandt Archive Ltd.

« Le KBr se déploie sur 1400 mètres carrés, avec deux espaces d’exposition. L’un est dédié aux grands noms de la photographie, l’autre à notre propre fonds », explique Rocio Herrero. En effet, la fondation Mapfre conserve à Madrid une collection riche de 1300 photos, où l’on trouve des images de maîtres comme Eugène Atget ou Walker Evans.

Bill Brandt : L’inquiétante beauté du 20ème siècle

Le premier étage dessert les deux espaces d’exposition. Le plus grand est consacré à Bill Brandt (1904-1983), le plus british des photographes allemands. Né dans une famille bourgeoise à Hambourg en 1903, il s’installe définitivement à Londres au début des années 1930. Il sera l’un des meilleurs chroniqueurs de la société britannique au 20e siècle.

« C’est la première rétrospective de Bill Brandt en Espagne, avec 186 photographies développées par l’artiste lui-même et issues de collections privées », s'enthousiasme Rocio Herrero. L’exposition présente cinq décennies de photographies, divisées en sections thématiques qui suivent un ordre chronologique.

Couverture: Fille de l'East End dansant la "Lambeth Walk", mars 1939 © Bill Brandt / Bill Brandt Archive Ltd.

 

Les chercheurs de charbon d'East Durham, 1937 © Bill Brandt / Bill Brandt Archive Ltd.

Ce qui attire le plus l’attention, ce sont ses reportages sociologiques dans la haute société britannique comme dans ses couches les plus modestes. Où l’on voit l’envers du décors des familles aristocratiques comme des mineurs du nord de l’Angleterre.

Présentées en vis-à-vis,la polarisation évidente. Peut-être un peu trop. Là un samedi soir dans un luxueux salon où l’on joue sagement Backgammon, ici une soirée plus débridée dans un pub miteux. 

« S’il peut faire jouer ses contacts dans la bourgeoisie pour infiltrer des soirées mondaines, il se retrouve aussi à frapper à la porte de mineurs inconnus, qui n'hésitent pas à l'accueillir dans leur intimité la plus profonde », remarque notre hôte. 

Francis Bacon à Primrose Hill, Londres, 1963 © Bill Brandt / Bill Brandt Archive Ltd.

De Bill Brandt on retient également ses portraits d’artistes et d’écrivains, commandes de revues telles que Harper’s Bazaar, surtout ce portrait crépusculaire de Francis Bacon immortalisé au grand angle dans un parc.


Interview de Bill Brandt par la BBC en1983 : 

 

Paul Strand le vagabond

Le second lieu d’exposition du KBr, plus petit, plus intime, est dédié au fonds photo de la Fondation Mapfre. On y découvre le travail de l’américain Paul Strand (1890-1976).

Les œuvres de jeunesse à New York montrent une prédilection pour les piétons et l’architecture, comme cette vue emblématique de Wall Street capturée en 1915 et publiée dans la revue Camera Work

Wall Street, New York, 1915 © Aperture Foundation Inc., Paul Strand Archive. Colecciones Fundación MAPFRE

Ses portraits sont aussi saisissants. A l’automne 1916, le jeune Paul Strand explore le Lower East Side et tire sans qu’ils le sachent, le portrait d’anonymes, parfois de très près, devenant un des pères de la street photography. 

Photographiés à leur insu, l’expression de ses sujets atteint un naturel extrême, à une époque où la photographie était encore avant tout posée. C’est ainsi qu’il immortalise le visage très émouvant de cette femme malvoyante, portant une pancarte « Blind » autour du cou.

Une femme aveugle, New York, 1916 © Aperture Foundation Inc., Paul Strand Archive. Colecciones Fundación MAPFRE

En revanche, les portraits qu’il réalise plus tard en Italie, au Ghana, au Mexique ou encore en Charente, témoignent d’une réelle volonté de percer la personnalité des sujets, cherchant à capter leur expression la plus profonde. Paul Strand parvient alors à révéler au monde l'élégance de gens modestes et ordinaires.

Le KBr ouvre ainsi le bal avec deux artistes majeurs, ce qui présage une programmation prestigieuse et grand public. On retient aussi une attention particulière portée aux visiteurs, puisque des visites guidées gratuites ont lieu toutes les semaines.

Tir A'Mhurain, île de South Uist, Hébrides extérieures, 1954 © Aperture Foundation Inc., Paul Strand Archive. Colecciones Fundación MAPFRE

Par Charlotte Jean

Charlotte Jean est journaliste et auteure. Ancienne collaboratrice de Beaux Arts Magazine et fondatrice de Darwin Nutrition, elle est diplômée de l’Ecole du Louvre et spécialisée en art contemporain.



Expositions Bill Brandt et Paul Strand
Du 9 Octobre 2020 au 24 janvier 2021
Centro de fotografía KBr
Fundación MAPFRE, Barcelona

https://kbr.fundacionmapfre.org

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