Depuis plus de trente ans, le photographe Antoine Agoudjian n’a qu’une seule obsession : documenter l’histoire arménienne, des fantômes du passé aux conflits d’aujourd’hui.

"Guerre d'Artsakh du 27 septembre 2020, orchestrée par une coalition turco-azerbaidjanaise", Position militaire armenienne dans la region de Martuni. Suite a la capitulation un accord de cessez le feu fut signe entre l'Armenien et l'Azerbaidjan, coordonné par la Russie de Poutine. cet accord precise que l'armée armenienne devra petit a petit quitter le Nagorny-Kharabagh © Antoine Agoudjian

Fin septembre 2020, l'Azerbaïdjan, soutenu par la Turquie et des milices djihadistes, lance une offensive contre l’Arménie dans l’Artsakh (Haut-Karabakh). Ce petit territoire majoritairement peuplé d'Arméniens (où leur présence date de l'antiquité) a déclaré son indépendance par référendum en 1991, indépendance que l'Azerbaïdjan n’a toujours pas reconnue. Après une première guerre qui dura de février 1991 à mai 1994, la situation s’était assagie pendant vingt-cinq ans (malgré, toujours, quelques heurts ici et là) jusqu’à ce fameux mois de septembre et la reprise des hostilités.

Dès le début de ce qu’on appelle la deuxième guerre du Haut-Karabagh, le photographe Antoine Agoudjian s’est rendu sur place. « C’était plus fort que moi, je devais m’y rendre, témoigner, photographier » dit-il à peine de retour en France. Ce n’est pas un hasard si Agoudjian né en 1961 s’est retrouvé à couvrir ce conflit. Issu d’une famille arménienne, il a grandi à Alfortville « une sorte d’Arménistan » et n’a jamais cessé de retourner tout le long de sa carrière sur les traces de la mémoire arménienne.

"Guerre d'Artsakh du 27 septembre au 9 novembre 2020 entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie", Région de Latchine. position arménienne résistant face à la progression azerbaidjanaise. Les Armeniens résistent face aux agressions turco-azerbaidjananaises qui malgré tout parviennent à progresser grâce à leur supériorité numérique et à un équipement logistique moderne © Antoine Agoudjian

 

"Guerre d'Artsakh du 27 septembre 2020, orchestrée par une coalition turco-azerbaidjanaise", Ville de stepanakert. funérailles d’un jeune soldat au cimetière central de Stepanakert. entouré de sa famille et de ses compagnons, il est mort sur le champ de bataille lors des combats intensifs face à l'armée azerbaïdjanaise © Antoine Agoudjian

C’est à la suite du tremblement de terre de 1988 qu’il part une première fois en Arménie où il commence à photographier ce qui l’entoure quand son travail d'aide humanitaire le lui permet. Des images en noir et blanc dont il publie une première monographie, Le Feu sous la Glace aux éditions Parenthèses. « Une fois ce livre en main, j’ai compris que photographe était le métier que je voulais faire. J’ai également réalisé qu’il y avait très peu de photographies sur l’histoire des Arméniens. »

© Antoine Agoudjian

Agoudjian se lance alors dans une aventure qui durera plus de vingt-cinq ans (1989 – 2015), celle de redessiner les traces d’une mémoire arménienne à travers ses photographies. Photographe-témoin, il remettra en question constamment l’identité arménienne et publiera cinq monographies sur le sujet. Il se rendra au Liban, en Syrie, en Arménie, en Géorgie, en Artsakh, en Anatolie, en Israël, en Irak, en Iran, dans tous ses territoires où l’histoire arménienne est présente. « Je poursuivais les fantômes du passé », des fantômes liés aussi à son histoire familiale : « Mes grands-parents sont des rescapés du génocide mais ils n’en parlaient pas. Ils ont fui l’Anatolie. Du côté de mon père, ils sont arrivés à Marseille par bateau, et du côté de ma mère, ils ont vécu la révolution de 1917 en Russie puis ils sont venus en France après. » 

"La Passion" © Antoine Agoudjian
© Antoine Agoudjian

« Mes images, c’est un rapport à la terre, à la terre perdue. » 

C’est en 2015 qu’il change de cap, qu’il abandonne l’usage du noir et blanc. Ses images intemporelles de mariages, de fêtes, de rassemblements qu’il capturait et qui donnaient l’impression d’être tirées de films d’époque laissent place à la couleur et à la dureté du réel. Il se défait du passé, de la nostalgie pour s’ancrer dans le présent et ses guerres (Irak, Syrie) qui éclatent sur les lieux où, cent ans auparavant, se déroulait le génocide des Arméniens.

L’histoire a l’air de se répéter et l’Arménie entre en guerre. Agoudjian s’y rend même s’il ne se considère pas comme un photographe de guerre : « Ce qui m’intéresse est l’adéquation entre l’espace géographique et l’histoire arménienne, et les guerres font malheureusement aussi partie de leur histoire. D’ailleurs ce n’est pas la guerre qui me stimule mais bien de poursuivre la mémoire arménienne. Mes images, c’est un rapport à la terre, à la terre perdue. » 

"Rue Baron" © Antoine Agoudjian

Lors du dernier conflit en Artsakh, il a eu l’impression de se retrouver en 1915, comme si les fantômes du passé l’avaient rattrapé, « la seule différence avec le génocide c’est qu’il existait une armée arménienne officielle. J’ai vu des prêtres en armes qui se sont retrouvés obligés de protéger leurs édifices, de jeunes soldats se faire baptiser avant de partir au combat. Le temps n’existait plus, je ne savais plus quel jour j’étais, ni quel mois. Après la capitulation, les Arméniens ont dû céder des territoires sur lesquels ils vivaient depuis l’antiquité, certains ont brûlé leurs maisons, c’est une tragédie. » 

De ses dernières photographies prises, il réalisera un nouveau livre où ses travaux précédents apparaîtront également « Dans chacune de mes monographies, je republie toujours des images de mes livres d’avant, mon travail est à prendre dans sa globalité, c’est le travail d’une vie. » Une vie que le photographe a consacré et consacre encore à panser les blessures du passé, à maintenir son héritage, à reconstituer un territoire perdu, celui de ses parents, de ses grands-parents et ainsi de suite pour in fine raconter son histoire : une histoire arménienne. 

Par Sabyl Ghoussoub

Né à Paris en 1988 dans une famille libanaise, Sabyl Ghoussoub est un écrivain, chroniqueur et commissaire d'exposition. Son deuxième roman Beyrouth entre parenthèses est sorti aux éditions de l'Antilope en août 2020.

Plus d’images d’Antoine Agoudjian ici.

"La Pieta" © Antoine Agoudjian

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