Dans les années qui suivent les émeutes de Los Angeles, le photographe Joseph Rodriguez est introduit au cœur de la LAPD (la police de Los Angeles), obtenant un privilège sans précédent : travailler aux côtés des flics de la rue.

L'Officier de la Division du Pacifique Hoskins tente d'ouvrir la portière d'un camion impliqué dans un accident qui a laissé le conducteur et le passager enfermés dans le véhicule renversé. © Joseph Rodríguez

Chef de la LAPD de 1978 à 1992, Daryl Gates fait du service une force paramilitaire, avec la création d’unités qui ont façonné les tactiques extrémistes de la police américaine d’aujourd’hui. C’est ainsi qu’il met en place des équipes violentes, agressives, voire anticonstitutionnelles telles que le SWAT (Special Weapons and Tactics), l’unité CRASH (Community Resources Against Street Hoodlums) et la PDID (Public Disorder and Intelligence Division), chargées d’imposer des campagnes musclées contre les communautés « Black and Brown », c’est-à-dire à la peau noire ou brune.

Le personnage de Daryl Gates est surtout connu pour l’incident qui va précipiter sa chute, à savoir l’agression de Rodney King par les forces de l’ordre, en 1991, un épisode capturé en vidéo. En 1992, un jury presque exclusivement masculin et blanc rend son verdict : les quatre policiers blancs impliqués sont reconnus non coupables. La rue laisse éclater sa colère et les historiques émeutes de Los Angeles s’ensuivent. Le résultat de ces six journées de violence : une cité incendiée, 63 morts, 1 283 blessés, plus de 12 000 arrestations et 1 milliard de dollars en dégâts. Ce n’est qu’alors que Daryl Gates finit par donner sa démission.

Les agents de la station Rempart retiennent un homme qui résiste à l'arrestation. © Joseph Rodríguez

 

Un homme arrêté pour avoir menacé un membre de sa famille avec un couteau est interrogé dans une cellule de détention de Rempart Station par l'agent Jim Edwards. © Joseph Rodríguez

Willie L. Williams est appelé à le remplacer et devient le premier Afro-américain à occuper ce poste. Pourtant destinée à échouer, la manœuvre vise à redorer le blason terni de la LAPD. En 1994, dans une dernière tentative désespérée, l’impensable est mis en place : la LAPD établit un partenariat avec le New York Times Magazine. Le photographe Joseph Rodriguez et l’auteur Richard Rayner vont travailler sur le terrain avec les forces de police, et l’on espère qu’ils arriveront à un portrait empathique de ce que le magazine appellera « un flic plus doux et bienveillant ». 

Dans les coulisses du gang le plus célèbre de LA

Vingt-cinq ans plus tard, Joseph Rodriguez est retourné à ses archives, pour en extraire un nombre important d’œuvres inédites, rassemblées pour LAPD 1994, titre donné à une nouvelle exposition en ligne organisée par le Bronx Documentary Center, à New York, et à son livre. Il se consacre à ce projet au terme de deux ans passés à parcourir les quartiers est de la ville, sous domination d’un gang, aventure qui donnera lieu à son ouvrage East Side Stories: Gang Life in East LA (chez PowerHouse Books, 1998).

Des officiers de la Division du Pacifique affrontent un homme trouvé accroupi dans le garage d'un immeuble. © Joseph Rodríguez

« J’avais déjà passé du temps dans ces quartiers, à bord des véhicules des unités antigang du shérif. J’avais donc l’habitude de côtoyer les flics. On me donnait là une occasion inattendue, et j’ai sauté dessus », raconte Rodriguez. Pendant quelques semaines, il accompagne les policiers sur le terrain, travaillant sans relâche à toute heure du jour et de la nuit, aux côtés des membres de l’unité CRASH, de la Rampart Division (célèbre agence LAPD que l’on connaît depuis le film Training Day, 2001) et de la 77th Street Division dans les quartiers de South Central et Watts.

Rodriguez, qui a décidé d’adopter la sagesse du photojournaliste de renom Weegee, plonge dans la mêlée et prend cliché sur cliché, aussi près de l’action que la situation le permet, créant un portrait poignant et douloureux de la cité, juste après son point de rupture. Bien qu’il ressente de l’empathie pour les policiers, sa véritable allégeance va aux populations, victimes des circonstances, du crime et du système de la « justice ».

Les officiers de la division LAPD Rampart ressentent la chaleur de tous les côtés - du maire, de leurs supérieurs et de citoyens comme cet homme, agressé par des membres de gangs, qui se plaint du manque de protection policière. © Joseph Rodríguez

 

Un suspect de meurtre est arrêté dans la cité de Mar Vista Gardens sous les yeux de sa famille. © Joseph Rodríguez

Rodriguez a atteint sa majorité à Brooklyn, des décennies avant sa gentrification. Il était aux premières loges pour observer l’impact de la misère, des violences domestiques et de l’addiction au sein de la communauté et des familles comme la sienne. Adolescent, il a fait deux séjours à la prison de Rikers Island, avant de découvrir la photographie, qui va lui donner les moyens de se libérer de ce contexte délétère. « Je repense à ma mère, à mon beau-père, qui était un junkie, à tout ce que nous avons subi quand nous étions gamins », raconte-t-il. « Le plus dur, ça a été de photographier un môme qui se faisait arrêter. Mais il fallait que je le fasse. »

Par Miss Rosen

 

Miss Rosen est journaliste spécialisée en art, photographie et culture, et vit à New York. Ses écrits ont été publiés dans des livres, des magazines et des sites web, dont Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice, entre autres.

 

Les officiers du Vice Squad arrêtent et réservent des prostituées à la division Rampart. © Joseph Rodríguez

 

Parties de l'uniforme de la Division Rempart. © Joseph Rodríguez

 

Joseph Rodriguez: LAPD 1994
En ligne, au Bronx Documentary Center of Photography 
Du 5 février au 26 mars 2021
A voir ici.

Livre publié chez The Artist Edition
$46,00
Disponible ici.

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