Dans son dernier livre intitulé What She Said, Deanna Templeton explore la lutte pour l’indépendance et l’expression de soi des adolescentes.

Lorsque dans les années 1980 les jeunes révoltés de la Génération X sont devenus adultes, on a vu les hippies renoncer à leur idéalisme généreux, et se changer en yuppies convaincus que tout s’achète. Dans l’Amérique reaganienne, avec l’avènement du néolibéralisme, ces individus ont dû apprendre à se gérer eux-mêmes comme des entreprises. Habitués à ce qu’on les laisse seuls à la maison, les descendants de la « Génération silencieuse » ont alors compris qu’ils devaient se débrouiller sans l’aide de personne. Les tabous sont tombés dans les débats télévisés, les émissions pour les jeunes, ou encore dans des téléfilms tels que The Burning Bed, mais un certain silence a continué de peser sur la détresse de certains « Gen-Xers ».

Photo tirée de What She Said (MACK, 2021) © Deanna Templeton, Avec l'aimable autorisation de la photographe et de MACK.

Originaire d’Huntington Beach (Californie), la photographe Deanna Templeton grandit à cette époque dans une maison de banlieue emblématique de l’Amérique. Bien que sa famille ne soit pas enfermée dans ses préjugés, elle se sent exclue d’une culture où les magazines de mode font la promotion des charmes de la femme parfaite. Adolescente, elle confie à son journal sa souffrance intérieure, exacerbée par les normes de beauté imposées aux jeunes filles. Pour Deanna Templeton comme pour tant d’autres, l’estime de soi passe par le pouvoir de séduction, d’où une tyrannie de l’apparence.

« A 14 ans, je me reprochais de ne pas être telle que j’aurais voulu être », se souvient-elle. « Ce soir », écrit-elle dans son journal le 17 novembre 1986, « je me suis regardée pour la centième fois dans le miroir, et je me suis dit que j’étais moche, que je pourrais être si mignonne. Mon acné, quelle horreur ! Je ne comprends pas pourquoi je suis si moche. Je déteste ça. Je voudrais être morte jusqu’à ce que ça disparaisse. Aidez-moi, s’il vous plaît. »

Photo tirée de What She Said (MACK, 2021) © Deanna Templeton, Avec l'aimable autorisation de la photographe et de MACK.

Deanna Templeton laisse traîner son journal, en espérant que ses parents le découvriront. S’ils l’ont fait, ils ne lui en ont rien dit. Les cahiers se sont empilés dans une boîte. Il y a 17 ans, elle a parcouru ces pages où elle disait l’angoisse d’une adolescente qui cherche à se faire entendre, à plaider sa cause. C’est l’origine du livre intitulé What She Said (MACK), qui rassemble des portraits d'adolescentes dans les rues américaines, en Europe, en Australie et en Russie. Dans ces filles marginales qui se rebellaient contre les normes du genre et de l’identité, la photographe a senti vivre la lutte pour l’indépendance et l’expression de soi, qui caractérise l’adolescence féminine. 

« Je ne pouvais pas dire :‘Regardez-moi’,  donc je cherchais d’autres moyens d’attirer l’attention de ma famille : je m’affamais, je me blessais. »

Photo tirée de What She Said (MACK, 2021) © Deanna Templeton, Avec l'aimable autorisation de la photographe et de MACK.

L'été meurtrier 

Au lycée, dans les années 1980, Deanna Templeton côtoie des élèves cool, des BCBG, des punks, et un groupe gay s’inspirant du style de la rock star Rod Stewart. Dans ce milieu très différent de celui qu’elle connaît, elle se sent chez elle, se fait friser les cheveux comme la chanteuse Siouxie Sioux et les filles de Bananarama.  À 15 ans, elle va en stop à des concerts à Los Angeles, et fréquente des gens tout aussi complexés qu’elle.

« Je me servais beaucoup de la musique », dit-elle. « Dans ma chambre, j’écoutais à fond  ‘I Saw Your Mommy’, du groupe Suicidal Tendencies. Ce n’est pas que je voulais la mort de ma mère, c’était juste une manière de dire : ‘J’ai mal, écoutez-moi.’ Je cherchais des paroles qui avaient du sens pour moi, et je les amplifiais pour qu’on les entende. »

Photo tirée de What She Said (MACK, 2021) © Deanna Templeton, Avec l'aimable autorisation de la photographe et de MACK.

Mais le silence est toujours là, assourdissant. Pour extérioriser et soulager sa douleur, Deanna Templeton s’auto-mutile. « J’étais malheureuse, et je voyais bien que quelque chose n’allait pas en moi », confie-t-elle. « Je ne pouvais pas dire :‘Regardez-moi’,  donc je cherchais d’autres moyens d’attirer l’attention de ma famille : je m’affamais, je me blessais. Ma mère voyait les scarifications et regardait ailleurs. Les gens de sa génération étaient muets. »

L’éveil d’une vocation

Denna Templeton vient à la photographie grâce à une amie de lycée, qui a des contacts avec la scène musicale locale. « Elle a commencé à m'emmener à des concerts et j'assistais à son cours de photo, je la regardais développer les films dans son laboratoire. C'était magique de voir comment une photographie devient une photographie », se souvient-elle.

Mais c’est le destin qui va lui mettre un appareil entre les mains. « J’avais une autre amie à l’époque, dont la vie à la maison n’était pas facile non plus. Elle a décidé de s’enfuir, et j’ai voulu l’accompagner, car nous n’avions que 14 ou 15 ans. J’ai laissé une note à ma famille pour lui  annoncer mon départ, mais sans lui en dire la raison. J’ai écrit quelque chose de vague, du genre : ‘Il faut que j’y aille’ », dit-elle. 

Photo tirée de What She Said (MACK, 2021) © Deanna Templeton, Avec l'aimable autorisation de la photographe et de MACK.

« Nous ne savions pas du tout ce que nous allions faire. Nous avons marché toute la nuit. Le matin, nous avons trouvé quelqu’un qui pouvait l’accueillir. J’ai appelé chez moi d’une cabine téléphonique, au lycée, et j’ai demandé si quelqu’un pouvait venir me chercher. Ma mère a éclaté en sanglots, mais elle n’a pas dit un mot. Mon frère a pris l’appareil, et m’a dit : ‘Papa t’a cherchée toute la nuit. J’arrive.’ Il m’a remmenée à la maison. On m’a embrassée sans un mot. Sans dire, par exemple: ‘Pourquoi est-ce que tu as fait ça? Ne le fais plus jamais.’ Je n’ai pas été punie, au contraire : ma mère et moi sommes sorties pour aller acheter un appareil photo. Un Canon T-90. Rétrospectivement, cela n'a aucun sens. On m’offrait un cadeau parce que j’étais rentrée. »

La voie de la guérison

Ce premier appareil photo sera volé, par la suite, et il ne reste pas trace des images de cette époque. C’est en 1990 que Denna Templeton commence à travailler pour de bon, après ses fiançailles avec son mari actuel, le photographe et skateboarder Ed Templeton. En 1999, elle entame une série de portraits de jeunes filles qui lui rappellent inconsciemment celle qu’elle était, sans savoir ce qu’elle allait faire de ces images. Jusqu’à ce qu’elle se souvienne de ce qu’elle avait écrit dans son journal. Soudain, les pièces du puzzle se sont mises en place.

Photo tirée de What She Said (MACK, 2021) © Deanna Templeton, Avec l'aimable autorisation de la photographe et de MACK.

« Je me sens bien dans un petit groupe, j’aime les tête-à-tête, donc j’ai tendance à être nerveuse et ne pas dire grand-chose quand il y a beaucoup de monde », confie Deanna Templeton. « La photographie m’a empêchée d’avoir peur d’approcher les gens et de leur parler. L’appareil est un moyen d’établir des liens. Certains pensent que c’est un obstacle, alors que c’est ce qui fait que je peux aller vers les autres. »

Par Miss Rosen
Miss Rosen est journaliste spécialisée en art, photographie et culture, et vit à New York. Ses écrits ont été publiés dans des livres, des magazines et des sites web, dont Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice, entre autres.

What She Said (MACK)
€45 $50
Disponible ici

Photo tirée de What She Said (MACK, 2021) © Deanna Templeton, Avec l'aimable autorisation de la photographe et de MACK.

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