Paraît-il que la presse papier est morte. Et pourtant, nous y revenons constamment, séduits par le mystérieux attrait du magazine et le toucher de ses pages glacées. Si les plus grandes publications de notre époque ont majoritairement négligé l’innovation artistique pour s’agenouiller devant l’autel de la célébrité, cela n’a pas toujours été le cas. En parcourant les archives de Vogue, LIFE ou Harper’s Bazaar, on retrouve des histoires et des images qui seraient aujourd’hui applaudies pour leur inventivité.

La toute dernière exposition du Jewish Museum, à New York, intitulée Modern Look: Photography and the American Magazine, salue l’esprit novateur et les qualités artistiques des magazines populaires des années 1930 à 1950. À l’époque, en accueillant un esprit d’avant-garde et en l’incorporant à leur design, ces publications font découvrir à toute une génération d’Américains un nouveau paysage visuel, dont l’effet perdure encore de nos jours dans la mode et l’art.

Dick and Adele, c. 1947 © Saul Leiter
Atom Bomb Sky, New York, 1955 © William Klein

L’exposition revient à la genèse de cette évolution, quand les magazines sont passés de l’illustration à la photographie. Tout en rendant hommage aux photographes, pionniers du genre, tels que Richard Avedon, Irving Penn, Gordon Parks ou Robert Frank, le parcours se concentre sur les directeurs artistiques responsables de ce nouveau look, comme Alexey Brodovitch (Harper’s Bazaar) ou Alexander Lieberman (Vogue).

Parmi les quelque 150 œuvres exposées, on retrouve des tirages vintage, des mises en pages de livres d’art, des conceptions de couvertures, entre autres. Le tout organisé en cinq sections, chacune démontrant que la fusion de la photographie artistique et des magazines a eu un effet bien plus important que la création de publications agréables à regarder : elle a consolidé le rôle de la photographie, faisant d'elle la meilleure amie du journalisme et de la narration.

Cover of Direction magazine, December 1940,
Designed by Paul Rand
Cover of Scope, November 1941,
Designed by Will Burtin

Mason Klein, le conservateur en chef du musée qui a conçu l’exposition, explique son point de départ : « La qualité du photojournalisme s’est affinée, nourrissant à son tour la portée de la photographie. Les magazines sont devenus de puissants vecteurs d’un nouveau langage qui surpassait l'écrit comme seul déclencheur d’imaginaire. »

La mode occupe tout naturellement une place de choix d’un bout à l’autre de l’exposition. Signée Lillian Bassman pour Harper’s Bazaar, la photo intitulée Blowing Kiss montre l’actrice Barbara Mullen en Dior, parée d’une tenue New Look, la collection révolutionnaire lancée en 1947. Avec ses tailles marquées, ses épaules arrondies et ses jupes amples, la ligne rappelle une féminité classique que les privations de la guerre avaient largement gommée. Une silhouette nouvelle et justement, sur la photo de Lilian Bassman, Barbara Mullen apparaît en silhouette, avec les lignes effilées de son chapeau, une main tendue, et des contrastes aussi nets que des lames de rasoir.

Blowing Kiss (Barbara Mullen), 1950 Outtake from “The V-Back Evenings,”
Harper’s Bazaar, July 1955 © Lilian Bassman
Woman on Electrical Productions Building, New York World’s Fair,
Published in Harper’s Bazaar, September 1938 © Martin Munkacsi

« À l’époque, la nouvelle culture du graphisme convoque une photographie inspirée de la littérature, de la peinture et du cinéma, bousculant la distinction traditionnellement établie entre les beaux-arts et les arts appliqués », explique Mason Klein. Beaucoup d’images comportent ainsi des détails résolument graphiques, comme sur une photo de Martin Munkácsi, Woman on Electrical Productions Building, zébrée de diagonales et de lignes convergentes, ou encore celle de Frances McLaughlin-Gil, Nan Martin, Street Scene, où l’imprimé vichy de la veste répond aux rangées de fenêtres d’un immeuble.

Nombre de magazines glamour d’aujourd’hui pourraient s’inspirer utilement de ces numéros de Vogue ou Harper’s Bazaar et du travail de Lieberman et Brodovitch. Comme le rappelle Mason Klein, ces publications « sont nées d’une association toute américaine, imprégnée d’innovation et de pragmatisme ». Peut-être la presse écrite n’est-elle pas morte, finalement, et qu’il lui faudrait simplement une petite pincée d’innovation à la Brodovitch.

Nan Martin, Street Scene, First Avenue (detail), 1949
© Frances McLaughlin-Gill
Komol Haircoloring, 1932 © Grete Stern

Par Christina Cacouris 

Christina Cacouris est une journaliste et commissaire d'expositions. Elle vite entre Paris et New York.

 

Modern Look: Photography and the American Magazine
Jusqu’au 11 juillet 2021
Jewish Museum, New York

 

Seventh Symphony (Men Leaping with Architectural Feature), c. 1930s © Alexey Brodovitch

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