L’année dernière, après une carrière de près de 30 ans, le photojournaliste Shafiqul Islam Kajol a été inculpé en vertu de la loi bangladaise sur la sécurité numérique, pour des posts critiques à l’égard de son gouvernement sur les réseaux sociaux. Le prix qu'il a payé pour avoir révélé la vérité est stupéfiant.

Sous l'œil d’une caméra de vidéosurveillance, Shafiqul Kajol arrive aux bureaux du journal à Dhaka, et gare sa moto. Cela se passe le 10 mars 2020, en début d’après-midi. L’enregistrement continue, des hommes non identifiés s'approchent de la moto et la sabotent. À la fin de la vidéo, on voit Kajol sortir du bâtiment. Il est 18h51, il démarre.

Puis, plus aucune trace de lui pendant 53 jours.

Le 3 mai 2020, le photographe réapparaît. Des gardes-frontières bangladais l’ont retrouvé le long de la frontière avec l’Inde, près de la ville de Benapole, à plus de 200 kilomètres de l’endroit où il a été vu pour la dernière fois. Ils le remettent à la police, et Kajol comparaît rapidement devant le tribunal. Le juge le condamne à la prison.

Un manifestant résistant à son arrestation durant un affrontement au sujet de la commission électorale en 2006 © Shafiqul Islam Kajol

Kajol a disparu le lendemain de l'ouverture d'une enquête sur sa publication d’informations prétendument « fausses, offensantes et diffamatoires » sur Facebook – à savoir, une liste de noms de dirigeants, membres de la Ligue Awami (le parti au pouvoir au Bangladesh), qui sont impliqués dans un réseau de trafic sexuel, au sein d’un hôtel haut de gamme de Dhaka.

Les trois chefs d’accusation retenus par le tribunal tombent tous sous le coup de la loi sur la sécurité numérique au Bangladesh. Selon les journalistes et des organisations de défense des droits de l’homme telles qu’Amnesty International et Human Rights Watch, cette loi, adoptée en 2018, est une arme utilisée par les politiciens et personnes au pouvoir pour juguler la presse, entraver la liberté d'expression et faire taire les dissidents bangladais.

Durant une grève de la faim des enseignants en 2004, une enseignante épuisée repose son visage contre un barrage de police © Shafiqul Islam Kajol

Quoique la formulation de cette loi soit plutôt vague, ceux qui l’enfreignent encourent des peines sévères. A l’examen du texte de loi, il est criminel de publier ou de diffuser des informations jugées mensongères par le gouvernement, insultantes à son égard, contraires aux opinions officielles ou interprétées comme dissidentes.

Ce n’est pas la première fois que Shafiqul Islam Kajol se dresse contre le pouvoir. « J’ai activement participé au soulèvement de 1990. J’étais de toutes les manifestations contre la dictature, j’assistais à de nombreux séminaires et symposiums. » Et c’est cet engagement qui l’a conduit à la photographie. « Durant cette période, je me suis lié avec de nombreux photojournalistes très impliqués dans leur métier. J’ai observé la manière dont ils travaillaient. Si l’image d’une manifestation est bien conçue, elle en devient toujours le symbole. C’est à ce moment-là que je me suis lancé dans la photographie, en couvrant ces manifestations. »

Des affrontements entre le Parti nationaliste du Bangladesh et des activistes politiques de la ligue Awami à Paltan, le 28 octobre 2006 © Shafiqul Islam Kajol

Pour se perfectionner, Kajol suivra des cours de photographie à l'Alliance française de Dhaka. Mais même aujourd’hui, il continue de penser qu’il apprend toujours, qu’il a fait du chemin depuis ses débuts, mais que la route continue. « Il n'y a pas de fin à l'apprentissage. »

D’abord employé par le magazine hebdomadaire Saptahik Ekota (pour un salaire de 50 Taka bangladais, soit environ 60 cents US par photographie), il travaille ensuite pour d’autres publications bangladaises – notamment Holiday, New Age, Daily Samakal, Bonik Barta et Drik News -, avant de lancer son propre magazine Pokkhokal, dont il est le rédacteur en chef.

Shafiqul Islam Kajol s’est fait connaitre sur la scène internationale grâce à sa série de photographies d’événements politiques et de manifestations, tout particulièrement avant la montée de l’Awami League, en 2009, parti qui est actuellement à la tête du pays. Le changement de gouvernement n’a toutefois pas ralenti son travail. Son travail en première ligne dans les manifestations lui a souvent valu d’être blessé, au point de perdre conscience une fois qu’on l’avait frappé à la tête.

Le corps d'une ouvrière sous les décombres d'un atelier de confection du Rana Plaza en 2013 © Shafiqul Islam Kajol

Il a également couvert d’autres sujets durant sa carrière, comme les destructions causées par des catastrophes naturelles (le cyclone Sidr en 2007, puis le cyclone Aila en 2009), ou les désastres générés par l’homme tels que l’effondrement du Rana Plaza building, en 2013, un bâtiment commercial abritant cinq usines de confection qui donnait depuis longtemps des signes évidents de délabrement. Plus de 1000 personnes ont trouvé la mort dans ce drame, et plus de 2000 ont été blessées.

Le photojournaliste s’est ainsi toujours battu pour raconter l’histoire de ceux dont la vie a été anéantie par ces désastres. Le but de son travail est de communiquer leurs histoires, d’y sensibiliser le public, avec l’espoir d’inciter celui-ci à venir en aide aux victimes – voire de s’attaquer aux causes premières des désastres, et faire en sorte qu’ils ne se reproduisent pas.

Une famille pleure ses proches défunts, noyés dans un accident lors de la mise à l'eau d'un bateau, en 2005 © Shafiqul Islam Kajol
Une file d'attente pour obtenir de l'aide durant l'inondation de 2004 © Shafiqul Islam Kajol

A 53 ans, Kajol s’interroge : sa carrière de photojournaliste touche peut-être à sa fin. Après son arrestation en mai 2020, il a passé neuf mois en prison avant d'être finalement libéré sous caution en décembre. En raison des mauvaises conditions sanitaires et du manque de soins médicaux dans les prisons bangladaises, il souffre de problèmes de santé. Et sa famille craint qu’il ne survive pas à une autre détention.

Kajol compare la carrière photographique à celle d’un cheval de course : « Un cheval de course n’a de valeur que s’il est au mieux de sa forme. S’il faiblit, c’est terminé. » A cause de ses problèmes de santé, il n’est aujourd’hui plus en mesure de travailler. Suite à son arrestation, son magazine a également perdu tous ses revenus publicitaires et se retrouve sur le point de cesser définitivement son activité. Tenaillés par la peur qu’il retourne en prison pour la moindre petite infraction (réelle ou présumée), lui et sa famille ne parviennent pas à s'apaiser, même quand il est à la maison.

Début mars 2021, un acte d'accusation a été officiellement déposé devant les tribunaux par la police, dans le cadre de l'une des poursuites intentées contre Kajol. La date du procès était fixée en avril dernier, mais en raison de la propagation du Covid-19 et du confinement consécutif au Bangladesh, l’audience est remise jusqu’à nouvel ordre. S’il est reconnu coupable, Kajol risque jusqu'à 3 ans de prison.

Un groupe de passagers religieux qui escaladent un train durant un Bisshwa Ijtema, année non définie © Shafiqul Islam Kajol

Selon Reporters Sans Frontières (RSF), 416 journalistes et professionnels des médias sont actuellement emprisonnés dans le monde. Depuis le début de l’année, 6 journalistes et 4 assistants de presse ont été tués. Le bilan de 2020 s’élevait à 54 journalistes et assistants.

Chacun de ces chiffres est une personne, une vie, l’histoire d’une vie. L’histoire de Shafiqul Islam Kajol est l’une d’entre elles. En matière de liberté de la presse, le Bangladesh occupe actuellement le 152ème rang sur 180 pays, selon le Press Freedom Index.

« Tout ce que je veux, c'est être un homme libre, libéré de ces trois lois numériques, et vivre en paix avec ma famille. La contrainte économique qui pèse sur nous en raison de ces lois draconiennes va à l'encontre de l'engagement du gouvernement en faveur du progrès. Comment ai-je pu progresser en passant neuf mois en prison loin de ma famille ? Cette loi détruit la crédibilité du discours sur le développement de la nation, et ruine le prestige de la liberté de la presse dans le pays. Cette loi doit être abolie au plus vite. »

 

Par Robert E. Gerhardt, Jr.

Robert Gerhardt est un photographe et journaliste qui vit à New York. Ses photos et ses écrits ont été publiés dans The Hong Kong Free Press, The Guardian, The New York Times et The Diplomat.

 

Un groupe d'activistes de la ligue Awami manifestant contre l'arrestation de leur leader, Sheikh Hasina, le 16 juillet 2007 © Shafiqul Islam Kajol
Groupe de manifestantes de la ligue Awami soignant une activiste blessée
​​durant une manifestation en 2005 © Shafiqul Islam Kajol

 

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