L'éditeur d'un livre remarquable – et remarquablement beau – raconte comment une photographe a documenté, dans un style inédit, la vie quotidienne d’une petite ville du Wyoming dans les années 1930.

Si en 1934, Encampment – austère cité minière de 300 âmes dans le Wyoming – ne comptait que quelques pâtés de maisons, son studio photo Kodak était florissant. Au fil des ans, son ambitieuse propriétaire, photographe et entrepreneuse, l’a non seulement géré, mais elle a aussi réalisé des portraits de famille et honoré des commandes de compagnies minières, tout en vendant des appareils photographiques. Elle tenait également la fontaine à soda locale, la bien nommée « Sugar Bowl ». Cette photographe répondait au nom de Lora Webb Nichols. Tout cela, elle s’en est acquittée en élevant seule six enfants.  

Malgré des finances toujours difficiles (grâce à deux maris rêveurs, bons à rien, et ses six bambins), Lora Webb Nichols fut très productive. Dans ses archives – de son premier appareil photo, offert pour ses 16 ans, à sa mort en 1962 –, on compte pas moins de 24 000 négatifs. Ses photos intimes racontent cette petite communauté du Far West, ses hauts (l’exploitation des mines de cuivre et des forêts), et ses bas (la crise de 1929), entre parties de chasse, journées de lessive et après-midis de farniente. Au-delà de leur remarquable esthétique, ces images nous interpellent car elles bouleversent notre vision de l'Ouest sauvage, de la rudesse des hommes et de la vie des femmes campées, un balai à la main, devant leur porche.

Cent quinze de ces photographies composent Encampment, Wyoming, un livre magnifique dont on aurait déjà entendu parler s'il n'avait été publié par une petite maison d'édition néerlandaise (Fw : Books) en pleine pandémie. Cet ouvrage précieux est édité d’une main de maître par Nicole Jean Hill, et a été réalisé à partir de négatifs minutieusement restaurés par l’éditrice elle-même. Une authentique pépite.

Professeure de photographie à la Humboldt State University en Californie du Nord et photographe spécialisée dans la frontière entre terres publiques et privées, Nicole Jean Hill a passé beaucoup de temps dans le Wyoming, le Colorado, et sur d’autres terres de chasse et de bivouac. C'est lors de l'une de ces expéditions, en 2012, qu'elle a découvert le travail de Lora Webb Nichols. Les sept années suivantes furent consacrées à rechercher, classer et restaurer les archives de cette pionnière afin d’en faire un livre. 

Nicole Jean Hill commente ici six de ces incroyables photographies. 

 

En selle

Photo reproduite avec l'aimable autorisation des archives Lora Webb Nichols / American Heritage Center.

Les 102 étages de l’Empire State Building furent achevés en 1931, trois ans avant que Lora Webb Nichols ne réalise ce cliché devant son studio photos d’Encampment, situé non loin des Montagnes Rocheuses. Dans ces rues en terre battue, aux trottoirs en bois, on se déplaçait encore à cheval. Lora Webb Nichols était la photographe de sa communauté, explique Nicole Jean Hill, « photographiant l'équipe de basket du lycée, les nouveau-nés, et tout ce qui était relatif à l'industrie minière du cuivre ». Au fil des décennies, elle a souvent eu les mêmes modèles, dont ces deux femmes. Cette proximité avec ses sujets confère une qualité particulière à ses photos qui, selon Nicole Jean Hill, oscillent « entre l'instantané familial et le portrait formel ». La particularité de ce cliché, c’est bien sûr le studio lui-même. Si certaines femmes du Far West savaient se servir d’un appareil photo, Lora Webb Nichols n'était pas une débutante : elle avait suivi des cours par correspondance de prise de vues et de comptabilité, et avait aménagé très tôt une chambre noire dans sa maison. Nicole Jean Hill qui de son propre aveu n'est pas historienne, n’a pas connaissance d’un autre studio photos de cette importance géré par une femme. 

 

L'heure du repas

Photo reproduite avec l'aimable autorisation des archives Lora Webb Nichols / American Heritage Center.

Lorsqu’on pense aux images de l'Ouest au début du XXe siècle, on s’imagine des hommes chapeautés, armés et à cheval. Mais un cliché encore jamais vu de cette époque est focalisé sur la peau d’une femme allaitant son enfant. Seule une femme pouvait immortaliser cette scène. Et seule Lora Webb Nichols pouvait prendre ce cliché de 1907 parce qu’elle photographiait les citoyens d'Encampment depuis une décennie. Ils étaient à l’aise devant son objectif - leur confiance est palpable sur chacune des 176 pages du livre -, ce qui lui a permis de réaliser des images très intimes. (Elle a sans doute utilisé un Kodak n° 2 et d'autres boîtiers portatifs similaires au cours de sa carrière). La force de cette photo réside dans l'expression de la femme, que Nicole Jean Hill qualifie de « vraiment ambiguë. Je ne peux m’empêcher d’imaginer cette femme et Lora discutant et disant : “Oh, cette photo va faire scandale !” Ou simplement en train de papoter sur un sujet totalement différent, et passer du bon temps ensemble. » 

Ce qui est moins ambigu, c'est le fait que Nichols a choisi son angle avec une intention : « Lora est assise très bas et tout près de la femme », explique Hill. Ce n'est pas un cliché où le photographe se tient au-dessus du sujet, d’un point de vue dominant. Je pense que cela parle de l’idée des femmes de créer une communauté dans le Wyoming à cette époque. » L'image en dit également long sur Lora Webb Nichols : « Ce n'est certainement pas une photo réalisée pour que la femme l'encadre et qu’elle trône sur la cheminée », poursuit Nicole Jean Hill. En d'autres termes, malgré ses problèmes d'argent et consciente qu'elle ne pourrait pas la vendre, elle l'a quand même prise. Alors pourquoi ? Parce que c'est une photographe - une photographe incapable de ne pas prendre ce cliché.

 

Les maux et la santé

Photo reproduite avec l'aimable autorisation des archives Lora Webb Nichols / American Heritage Center.

À moitié nu et ravagé par la maladie, Guy, le second mari de Lora, est allongé sur un lit défait, baigné d'une lumière gazeuse qui révèle non seulement un papier peint déchiré et un cadre de lit entaillé, mais aussi ses jambes affreusement maigres. Sans doute l'image la plus triste et la plus éthérée du livre. Mais aussi un cliché qui bouscule nos idées préconçues sur la rudesse de l'homme de l’ouest. Sur le plan de la composition, Guy repose encadrés d’un cœur à sa tête et une croix à ses pieds, et semble perdu dans un rêve fiévreux. Pas surprenant que Lora ait choisi de faire ce portrait réaliste mais cru de son mari car, malgré une vie épanouissante, ses unions ne l'étaient pas. Son premier époux, Bert, mineur par intermittence, n'encourageait pas sa femme à pratiquer la photographie - ironie du sort, car c'est lui qui lui offrit son premier appareil photo pour la séduire - et ils divorcèrent en 1911. Elle épousa ensuite Guy, son cousin, en 1914, un homme que Nicole Jean Hill qualifie d’« authentique crapule », un magouilleur et un rêveur, aspirant trafiquant d'alcool. Selon Nicole Jean Hill, c'est entre ces deux mariages que le talent de Lora – et ses affaires – ont vraiment prospéré. 

 

Un dimanche de farniente

Photo reproduite avec l'aimable autorisation des archives Lora Webb Nichols / American Heritage Center.

« À l'origine, je n'avais pas l'intention de l'inclure dans le livre », explique Nicole Jean Hill à propos de cette photo de trois enfants bien habillés et assis sur un trottoir en bois d'Encampment en 1930. Elle n'avait pas fait l'objet d'une première, deuxième ou troisième sélection. Mais ensuite, je me suis demandé : « Suis-je bien sûre de n’avoir rien oublié ? » Et je suis tombée sur ce cliché qui m’a coupé le souffle. » Lora a réalisé de nombreuses photos de ses propres enfants petits, mais une fois grands, elle a commencé à faire « toutes ces merveilleuses photos d'autres bambins, peut-être pour se rappeler les siens. » Si ce cliché a un côté image d’Épinal, le regard de la fillette la plus âgée est assez troublant. « Sa posture au centre, la façon dont elle tient ses cheveux en arrière, et ses genoux qui forment cette diagonale, tout cela m’a vraiment séduit », explique Nicole Jean Hill.

 

Une touche de célébrité

Photo reproduite avec l'aimable autorisation des archives Lora Webb Nichols / American Heritage Center.

Avec cette image sobre de la beauté ordinaire, elle saisit un autre moment auquel un photographe homme n'aurait jamais eu accès. « C'est un cliché dans lequel on pénètre lentement, pour voir plus clairement ce qui se passe dans ses recoins les plus sombres », explique Nicole Jean Hill. Une fois l’œil adapté, on constate le tour de force que représente le rendu des textures – rideaux et tapis – et même les plis de la jupe, sans parler de cette cascade de cheveux. Mais ce qui surprend le plus dans cette image prise en 1911, c'est sa modernité. Aujourd'hui, explique Nicole Jean Hill, les photographes tentent souvent de créer un moment qui « élimine le processus de prise de vue, de sorte que le sujet n’est pas en train de poser, mais simplement lui-même. Je pense que c'est ce que Lora a cherché à faire ici. »

 

En pleine nature

Photo reproduite avec l'aimable autorisation des archives Lora Webb Nichols / American Heritage Center.

En 1939, trois ans avant que l'artiste J. Howard Miller ne réalise l'image désormais iconique de Rosie la Riveteuse au bandana rouge, Lora Web Nichols a pris cette photo osée d'une certaine Bea Phillips, dans la nature sauvage du Wyoming. Debout au milieu d’une petite vallée broussailleuse, la boucle de sa ceinture étincelante, bien centrée dans le cadre, elle fixe l’objectif. Son langage corporel n'a rien de pudique ou d'effarouché, mais, comme l’explique Nicole Jean Hill, elle arbore « un sourire vraiment mystérieux ». Cette arme posée sur les bois de cerf est un autre indice qui documente les femmes de l’Ouest telles qu'elles étaient – mais pas nécessairement telles que nous nous en souvenons.

 

Par Bill Shapiro

Bill Shapiro est l'ancien rédacteur en chef du magazine Life et un collaborateur de Leica Conversations ; sur Instagram, il est @billshapiro.

 

Encampment, Wyoming : Selections from the Lora Webb Nichols Archive, 1899-1948, édité par Nicole Jean Hill, publié par Fw : Books, $65, 176 pages. Aux États-Unis, vous pouvez commander le livre ici ; en Europe, ici.

Pour plus de détails sur l'exposition itinérante, cliquez ici.

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