Le photographe Rafael Fuchs évoque ses débuts de carrière en tant que photographe de mode pour ce magazine emblématique. Il a immortalisé dans les années 1990 la magie et la folie qui régnaient dans les clubs.

Ricardo en cuir et un chien à Meat Market © Rafael Fuchs

A la fin des années 1980, la scène nocturne new-yorkaise entre dans une nouvelle ère : club kids, drag queens, banjee boys, mannequins, célébrités, accros au bondage et body boys... Tout ce petit monde commence à se côtoyer sur le dancefloor. La musique house, née dans les clubs noirs de Chicago, et la techno, originaire de Detroit, se popularisent sur la côte Est, musclant le rythme disco à quatre temps par des basses énergiques. Tandis que les baby-boomers se retirent en coulisses pour devenir parents, la génération X commence à occuper le devant de la scène.

Alors qu’elle a grandi dans l’ombre du SIDA, du crack et de la guerre nucléaire, la génération X répond à toute critique par un haussement d’épaules. Mais loin d’être apathiques, comme le prétendent les médias grand public, ces jeunes sont indépendants, libres d’esprit, profondément méfiants à l’égard de l’autorité, et refusent de se plier aux règles de la fausse morale qu’on voudrait leur imposer. A une époque où les LGBTG sont vilipendés par la droite, la génération X embrasse pleinement, sans vouloir l’étiqueter ainsi, la fluidité du genre et de la sexualité.

Sloan Morgan et une loupe © Rafael Fuchs

Devançant le phénomène de société des influenceurs, un groupe de personnalités underground règne en maître sur la vie nocturne, faisant des clubs un terrain d’expérimentation créative dans les domaines de la musique, de la mode et de l’art. Pour communiquer sur leur initiative, le groupe opte pour la technique Do It Yourself en utilisant une imprimante Xerox, meilleure amie des artistes dans les années 1980, à l’âge de la reproduction mécanique. Le Projet X est lancé en juillet 1988 par deux icônes de la vie nocturne new-yorkaise, Michael Alig et Julie Jewels, avec l’idée de promouvoir les soirées qu’ils organisent dans des clubs, tels que le Red Zone, le Tunnel et le World.

Le succès de magazines indépendants consacrés à la scène downtown - tels que Paper ou Details – encourage les initiés à faire leur propre chronique. « Selon moi, chacun devrait avoir son propre magazine, au moins une fois dans sa vie », écrit Julie Jewels dans la lettre de la rédaction en chef du premier numéro. « Je considère qu’il est de mon devoir de lancer Projet X. C’est la seule façon de vous divertir, vous, esprits curieux assoiffés de savoir et avides de potins. »

Mode Homme West Side story © Rafael Fuchs

Réunissant les célèbres DJs Larry Tee, Keoki, et Andy Anderson en tant que rédacteurs musique, James St. James (auteur du livre à révélations Party Monster) en tant que rédacteur divertissement, et le propriétaire de club Rudolf, en tant que directeur de la publication, le magazine autoproclamé « Vanity Unfair » propose des pages à l’ironie cinglante. Avec le temps, Projet X devient plus polissé, et attire enfin des annonceurs, tels que Betsey Johnson, Bowery Bar ou Canal Jean Co, se transformant bientôt en objet culte.

Beautés de la nuit

Originaire d’Israël, le photographe Rafael Fuchs illustre la rubrique « Looks to Look For » (les looks à repérer) pour le Ultra Fab Fall Fashion Issue, numéro d’automne consacré à la mode, dès septembre 1989. « J’ai photographié la reine de la nuit new-yorkaise Kenny Kenny, un ex-club kid irrésistiblement drôle devenu videur, imprésario et photographe », raconte le photographe. « Lors de cette séance photo, j’ai voulu jouer sur la double exposition, pour faire écho au double nom ‘Kenny’. Je l’ai photographié en l’exposant à la lumière, puis en ombre chinoise, et j’ai surimprimé les deux négatifs sur la même feuille pour créer l’effet que je recherchais. »

Maria pour le numéro de Projet X du 12 décembre-janvier 1989-1990 © Rafael Fuchs
Kenny Kenny Club Kid © Rafael Fuchs

A peine arrivés à New York, Rafael Fuchs et Kenny Kenny se mêlent à la vie nocturne, à l’aube de sa renaissance. Fuchs commence la photo à 20 ans, alors qu’il est guide de randonnée dans le désert du Sinaï. « J'ai aperçu un tourbillon de poussière - c'était une caravane de chameaux. A mesure qu’elle s’approchait, j'ai vu que son propriétaire bédouin conduisait une Mercedes Benz blanche. J'ai instinctivement commencé à prendre des photos pour enregistrer ce que je voyais », se souvient-il.

Ces photographies constituent le cœur de son dossier de candidature à la Bezalel Art Academy, l'école nationale d'Israël pour les beaux-arts, à Jérusalem. Après avoir obtenu son diplôme, Rafael Fuchs se lance dans un « voyage culturel » qui le conduit à Paris, Londres, et enfin New York. Il débarque dans la ville le 1er mai 1985, passe quelques mois chez un cousin, à Brooklyn Heights, avant de déménager dans l'East Village, à quelques pâtés de maisons du légendaire Pyramid Club, qui vient de fermer ses portes après 41 ans d’existence. Fuchs partage bien souvent ses soirées entre plusieurs clubs, dont Save the Robots, Limelight, Nell’s, Giant Step, Sound Factory, Palladium et le Saint. Là, il rencontre des créateurs de mode et des propriétaires de boutiques de vêtements, qui deviendront ses modèles – tels que Patricia Field, Kanae & Onyx, ou encore Allan & Suzi.

Un mannequin marchant à l'Intrépide © Rafael Fuchs

Dans ces soirées, Rafael Fuchs fait aussi la connaissance du promoteur Michael Alig et de l'icône nocturne Julie Jewels, et il investit les clubs pour réaliser des photographies de mode. Inspiré par ses modèles, il joue avec l’éclairage, les contrastes, les accessoires, et choisit les meilleurs lieux pour les prises de vue avec l’équipe du magazine. Parfois ils shootent dans les clubs, d’autres fois dans des cadres inattendus tels que les célèbres « Intrepid Sea, Air & Space Museum » sur la rivière Hudson. Ou bien dans les rues du Meatpacking District qui à l’époque, est encore le quartier des abattoirs et des usines de conditionnement, mais aussi des boîtes de nuit telles que le Mars, des sexclubs comme le Vault et le Stroll, et où les prostituées transsexuelles exercent leur métier.

La fin d’une époque

Un mannequin à l'Intrépide © Rafael Fuchs

Comme la vie nocturne à New York, Projet X a rencontré un succès grandiose, avec ses 37 numéros publiés jusqu’à sa faillite en 1995, juste avant que la scène ne bascule sous le poids des restrictions draconiennes imposées sur les nightclubs par le maire Rudy Giuliani, et le terrible meurtre du prétendu dealer Angel Melendez perpétré par Michael Alig, lui-même mort la veille de Noël 2020 d’une overdose d’héroïne.

Bien que les nuits new-yorkaises soient encore vivantes, leurs jours de gloire sont passés, et il n’en reste que des récits et des photographies. Mais on en ressent encore l’influence chez les adultes qui ont grandi dans les années 1990 : l’esprit de Projet X perdure, révélant l’importance considérable que cette époque a pu avoir.

 

Par Miss Rosen

Miss Rosen est une journaliste basée à New York. Elle écrit sur l'art, la photographie et la culture. Son travail a été publié dans des livres, des magazines, notamment Time, Vogue, Aperture, et Vice.

 

Projet Xles numéros du magazine peuvent être téléchargés gratuitement ici.

 

Kenny Kenny Club Kid © Rafael Fuchs
Susanne Bartsch et une amie © Rafael Fuchs
Sloan Morgan et sa chemise à coeurs © Rafael Fuchs

 

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