Une série de photographies, récemment découverte et acquise par le Mémorial de la Shoah, à Paris, détaille précisément les étapes de la première arrestation massive de Juifs à Paris durant la Seconde Guerre mondiale, à l’initiative des autorités allemandes, par les forces de police française.

Gymnase Japy : les proches, souvent les épouses et leurs enfants, sont priés de se séparer
des hommes convoqués. On leur demande de revenir avec quelques affaires pour 2 à 3 jours.
Les raisons invoquées sont les mêmes : « examen de situation ».

Le mercredi 14 mai 1941, 3700 hommes, principalement étrangers, réfugiés de Roumanie, Tchécoslovaquie mais surtout de Pologne, sont convoqués par la Préfecture de Police par un « billet vert », pour « examen de situation », et sont priés de se faire accompagner d’un parent ou ami. Ces hommes, pour beaucoup des pères de famille, ayant fui l’antisémitisme et les persécutions de leur pays natal, engagés volontaires au début de la guerre et ayant donc combattu pour la France, s’attendent à un simple contrôle.

Plusieurs centres de convocation sont indiqués sur les « billets verts », dont la caserne Napoléon (4e arrondissement), la caserne des Minimes (3e), et le gymnase Japy (11e), ainsi que d’autres centres dans les commissariats d’arrondissement et en banlieue parisienne.

Les habitants du quartier découvrent le sort réservé à leurs voisins désormais captifs
et l’émotion inhabituelle qui règne autour du gymnase Japy.

Au gymnase Japy, le principal lieu réquisitionné pour cette opération, 1061 Juifs sont convoqués à 7h du matin. 800 répondent à cette convocation. Lorsqu’ils arrivent, ils sont contrôlés et retenus à l’intérieur du gymnase. L’accompagnateur est alors chargé de se rendre au domicile de la personne arrêtée et de revenir avec une valise contenant des effets personnels.

Ce jour là, les 3700 Juifs arrêtés sont emmenés à la gare d’Austerlitz dans des bus spéciaux, encadrés par des policiers français puis internés dans les camps de Pithiviers et Beaune-la-Rolande, dans le Loiret. Ils y resteront plus d’un an puis seront déportés directement au camp d’Auschwitz-Birkenau par les convois du 25 juin 1942, du 28 juin 1942 et du 17 juillet 1942. Baptisée « rafle du billet vert », c’est alors la première opération d’envergure menée contre des juifs dans la France occupée, 16 mois avant la rafle du Vél’d’Hiv, elle bien plus célèbre.

Gymnase Japy : certains hommes arrivent encore portant leur convocation et sont reçus par les policiers qui gardent l’entrée du gymnase. Des femmes avec enfants arrivent avec des valises et de paquets. Les scènes suivantes montrent qu’elles font la queue et attendent leur tour pour donner les valises.

Des photos de propagande

Le jour de l’arrestation, un photographe allemand de la Propagandakompanie (PK), une unité de la Wehrmacht chargée de l’endoctrinement, est présent dans le gymnase Japy. Le Mémorial de la Shoah a retrouvé son nom : Harry Croner, un ancien publicitaire berlinois, engagé dans l’armée et donc envoyé en France occupée. La Propaganda Kompanie emploie alors photographes, caméramans, reporters de radio et de presse écrite. Directement sous le contrôle du ministre de la Propagande en Allemagne, Joseph Goebbels, elle est chargée de documenter en images la dimension historique d’une action militaire allemande.

A l’intérieur du Gymnase Japy, Paris XIe, lieu d’arrestation des Juifs étrangers le 14 mai 1941.
Une délégation allemande avec le SS Theodor Dannecker, responsable des affaires juives en France,
et française conduite par le préfet de police François Bard, vient inspecter le dispositif.

Le photographe suit les officiels allemands, dont Théodor Dannecker (1913-1945), chef de la section chargée de la question juive à la Gestapo parisienne, mais aussi François Bard (1889-1944), fraîchement nommé préfet de Police de Paris. Les images identifient clairement ces protagonistes en train de discuter des opérations, et permettent de suivre le déroulement de la rafle dans toutes ces étapes.

On y observe ainsi les hommes arrêtés, et parqués dans les gradins à l’étage du gymnase. C’est la première étape de la rafle, presque un guet-apens: convoqués, les Juifs sont entrés dans la souricière, en compagnie, souvent, de leurs épouses. A l’extérieur, d’autres hommes leur succèdent. Ils portent leur convocation, sont reçus par les policiers à l’entrée du gymnase, et disent adieu à leur famille tandis qu’une file de femmes et d’enfants se crée. Aux allentours, le quartier, qui abrite des manufactures, est bouclé. Les voisins sont aux fenêtres. Les familles sont acculées au fond de la rue et attendent d’avoir des nouvelles de leur proche. Les visages sont angoissés. La police fait barrage, puis évacue la rue.

Gymnase Japy : les hommes arrêtés sont parqués dans les gradins à l’étage. Le centre du gymnase est vidé. Seuls des policiers circulent. La première étape de la rafle a déjà eu lieu : les Juifs convoqués sont entrés dans la souricière. On découvre pour la première fois l’intérieur de Japy et les centaines d’hommes juifs entassés.
L’attente des familles sur le trottoir face au gymnase Japy, obligées par la police française de s’écarter du gymnase. Les familles sont plongées dans l’angoisse et se rassemblent autour du gymnase.
Au bout de quelques heures, les hommes quittent les lieux sous la garde des policiers et doivent monter dans des autobus réquisitionnés pour leur transfert à la gare d’Austerlitz.

Harry Croner photographie aussi les Juifs qui sortent du gymnase, avec leurs effets personnels, accompagnés par les policiers jusqu’aux autobus qui les conduisent jusqu’à la gare, deuxième étape de leur déportation, avant les camps d’internements du Loiret, puis ceux d’extermination, en Allemagne. L’une de ces images a une valeur particulièrement historique: à Pithiviers, une vue du hangar noir dont aucune image n’existait jusqu’à présent, qui deviendra ensuite le lieu de l’enregistrement des raflés du Vel’d’Hiv et des déportations suivantes.

Au total, le Mémorial de la Shoah a fait l’acquisition de 5 planches-contacts, auprès de deux collectionneurs spécialisés. Ces planches, numérotées de 182 à 187 - la planche 185 est manquante -, représentent 98 photos. Les cinq pellicules du photographe apportent une réalité bien différente des seules images diffusées par la presse collaborationniste. Pour la première fois, les lieux de l’arrestation sont immortalisés sous plusieurs angles, et laissent surtout entrevoir le visage des commanditaires. Jusqu’alors déshumanisées par la propagande, voire totalement effacées des reportages, les familles des raflés sont également cette fois représentées, avec toutes les émotions qu’impliquent un tel événement.

 

« Gymnase Japy », à partir du 14 mai 2021, exposition en extérieur co-organisée avec la Mairie de Paris. 2, rue Japy - 75011 Paris. Dès la réouverture du Mémorial de la Shoah: photos disponibles en salle de lecture. 17, rue Geoffroy l’Asnier - 75004 Paris.

 

Les 3710 hommes arrêtés à Paris dans les différents lieux de convocation, sont transférés à la gare d’Austerlitz pour être internés dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande. Quatre convois de wagons de voyageurs sont formés, deux convois avec 2140 hommes vers le camp de Beaune-la-Rolande et deux convois avec 1570 hommes vers celui de Pithiviers. Ces convois arrivent le 14 mai dans l’après-midi.
Theodor Dannecker surveille le transfert des Juifs raflés à la gare d’Austerlitz.  Sa présence sur les photos dans cette rafle, montre qu’il a suivi et supervisé tout le déroulé de la rafle.
À Pithiviers, une vue inédite du hangar noir dont aucune image n’existait jusqu’à présent, durant l’internement des Juifs, qui sera ensuite le lieu de l’enregistrement des raflés du Vel d’Hiv et des déportations. 
Le gendarme à gauche de la photo, posté dans un mirador, surveillant le camp de Beaune la Rolande, est la photo emblématique du film Nuit et Brouillard, censurée à sa sortie en 1955.
Les photos sont prises le lendemain de la rafle au camp de Pithiviers et Beaune-la Rolande Les hommes doivent s’installer dans des baraques froides et insalubres, en construction. La paille qui servira de matelas dans les châlits est encore à l’extérieur des baraques.
Les photos sont prises le lendemain de la rafle au camp de Pithiviers et Beaune-la Rolande Les hommes doivent s’installer dans des baraques froides et insalubres, en construction. La paille qui servira de matelas dans les châlits est encore à l’extérieur des baraques.

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