Emily Sujay Sanchez, issue de la première génération de femmes américano-dominicaines, utilise la photographie comme outil thérapeutique et pour rendre compte des défis auxquels elle est confrontée.

© Emily Sujay Sanchez

« Mon histoire n'est pas différente de celle des femmes qui me ressemblent », dit Emily Sujay Sanchez. Originaire du Bronx, à New York, cette photographe d’origine dominicaine, raconte en images son vécu, depuis l’âge de 23 ans: un quotidien marqué par les traumatismes, la survie, puis la guérison.

« Je me suis installée à Providence, dans l’état de Rhode Island, après la naissance de mon fils. C’était une période très difficile », explique-t-elle. « J'ai accouché et je me suis séparée du père de mon fils dans la foulée. Je faisais une dépression post-partum, mais à l'époque j’en ignorais la nature. Je ne trouvais pas de boulot, et quand j'en ai eu un, c'était un travail de nuit à une heure de chez moi, au vestiaire d'un casino. Ma vie, c’était ça. »

© Emily Sujay Sanchez

La providence, pour le dire ainsi, est intervenue quand Emily Sujay Sanchez s'est inscrite à un cours de photographie dispensé par une école locale. « J’ai découvert la pellicule et la chambre noire, un sentiment particulier. Elle m’a apaisée, vis à vis de ce que tout ce je vivais à l'époque », poursuit-elle, avant de laisser planer un silence, retenant ses larmes.

« Mes premières photos? Mon professeur m’a expédiée dehors en me disant: “Prends des images de ce qui t’attire et regarde les lignes” - quoique cela signifie ! », raconte-t-elle en souriant. « La ville était déserte, il ne se passait pas grand-chose. Je me promenais dans le quartier et je suis tombée sur un restaurant. J'ai vu une serveuse dehors qui fumait une cigarette pendant sa pause. Les yeux dans le vague, elle était dans son monde. Je lui ai demandé si je pouvais la prendre en photo et elle a répondu : “Bien sûr.” »

Retour vers le passé

© Emily Sujay Sanchez

Bien qu’Emily Sujay Sanchez ait rapidement appris à déménager de villes en villes, le fait de flâner dans la rue et de documenter de près sa communauté est devenu important à ses yeux. « Je n'ai jamais été douée pour autre chose que la photographie », ajoute-t-elle, évoquant alors les difficultés qu’elle a rencontrées.

Élevée par une mère célibataire qui avait du mal à joindre les deux bouts aux Etats-Unis, elle est envoyée à l'âge de 4 ans chez des parents en République dominicaine. C'est à ce moment-là que les abus sexuels ont commencé. « J'ai du mal à m’en souvenir » , dit-elle. « ll y a comme de grands blancs autour de mon enfance et de mes années lycée ; la plupart de mes souvenirs, malheureusement, sont des traumatismes. J'en ai souffert. »

© Emily Sujay Sanchez

Déterminée à faire face à son passé, la photographe décide récemment de retourner en République dominicaine pour la première fois en 13 ans. Pour gagner en force et en courage, elle aborde son voyage avec un courage à tout épreuve : « Nous allons guérir de tout cela, grâce à la photographie », raconte-t-elle. « Ce qui m’a rassurée, c’est que je savais que j'étais douée. Cela m'a rendu plus forte. J’ai visité la maison où les abus ont eu lieu et photographié chaque pièce. »

La photographe n’a pourtant pas totalement réussi sa thérapie forcée. En se rendant à pied vers la maison qui l’a vue être abusée, Emily Sujay Sanchez fait tomber son appareil et une fissure apparaît sur l'objectif. « J'ai pleuré, puis j’y ai vu le signe que je n'étais peut-être pas prête. » Quelques jours plus tard, son appareil réparé, elle décide de photographier et d'interviewer sa grand-tante. Après avoir réalisé quelques portraits, elle immortalise la vieille dame en train de réciter son chapelet alors que la radio diffuse la prière du soir.

Recréer le présent

Rentrée chez elle dans le Bronx, la photographe apprend qu'elle peut présenter ses photographies dans une exposition dédiée aux employés de la Frick Collection, à Manhattan, où elle travaille. « C’était la toute première fois que je montrais mon travail, un moment aussi excitant qu’intimidant. J'ai décidé de présenter les portraits de ma grand-tante avec un clip audio de sa prière. Mon encadrant, avec qui je ne m'entendais pas, m'a étonnée en s'intéressant à mon travail. Cela m'a confortée dans l'idée que je suis plus que ce que les gens perçoivent de moi. »

La photographie est maintenant totalement intégrée à la vie d’Emily Sanchez. « Travailler comme assistante sociale m'a aussi permis d’être au plus près de mon sujet. Puis dans mon nouveau travail, j'ai eu une voiture de fonction. Comme j'avais toujours mon appareil avec moi, je prenais des images des gens par la fenêtre de la voiture », explique-t-elle.

© Emily Sujay Sanchez

Emily Sanchez prévoit de bientôt retourner en République dominicaine pour terminer ce qu’elle y a débuté. « Je veux savoir qui est ma famille. J'ai parlé à ma mère de mon intention de réunir ses frères et sœurs pour un portrait de famille. Ce sera l’occasion de leur expliquer à quel point il est important qu’ils me racontent leurs histoires, même si ce n’est qu’une seule fois, au cours de cette conversation, et que personne ne se parle plus à la suite de celle-ci. »

Réinventer l'avenir

Pour Emily Sanchez, la photographie est ainsi devenue un outil thérapeutique et un espace d’expression pour parler de ses expériences, mais aussi faire connaître les défis auxquels ses semblables sont aujourd’hui confrontés: immigration, discrimination, chômage. Son travail, publié dans le nouvel ouvrage intitulé Women Street Photographers (Prestel), édité par Gulnara Samoilova, livre le regard d'une initiée sur les luttes de sa communauté.

© Emily Sujay Sanchez

« Je ne cesserai jamais de photographier mon expérience ni le monde d’où je viens : celui des gens qui n'ont pas les mêmes opportunités que les autres, qui luttent au quotidien pour payer leurs factures, entretenir leur maison ou qui ont des problèmes familiaux. Nous sommes bien plus que ce que la société s’imagine. Nous sommes un peuple résilient, en particulier les femmes. Nous portons à bout de bras nos familles, notre travail, notre douleur et les problèmes du monde - et malgré tout, nous persévérons afin de nous en sortir. »

 

Par Miss Rosen

Miss Rosen est une journaliste basée à New York. Elle écrit sur l'art, la photographie et la culture. Son travail a été publié dans des livres, des magazines, notamment Time, Vogue, Aperture, et Vice.

 

Women Street Photographers, Prestel, 35 $, 24.99 £. Disponible ici.

 

© Emily Sujay Sanchez
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