A seulement 11 ans, Khalid Hadi a photographié 10 000 survivants de la guerre soviéto-afghane, un conflit qui a duré dix ans.

© Khalid Hadi. Kandahar 1990s

Aucun envahisseur n'a jamais conquis l'Afghanistan, pas même les Etats-Unis, qui ont investi plus de 721,5 milliards de dollars dans la guerre pour la seule année 2020. Le 13 avril, le président Biden a annoncé que le pays retirerait ses troupes d'ici le 20e anniversaire des attentats du 11 septembre, mettant ainsi fin à la plus longue guerre du pays sur un sol étranger. Bien que l'Afghanistan soit classé 169ème sur 189 selon l'Indice de développement humain des Nations-Unies (IDH), ce pays montagneux et accidenté a tenu tête aux Etats-Unis, qui ont investi environ 2000 milliards de dollars dans cette guerre, et envoyé près de 800 000 soldats au combat. « Nous avons gagné la guerre, et l'Amérique a perdu », a déclaré à la BBC le « maire fantôme » des Talibans du district de Baikh.

L'argent, la force militaire et ses effectifs humains des empires mondiaux ne font tout simplement pas le poids face au peuple afghan, vérité que l'empire britannique et l'Union soviétique ont découvert à leurs dépens, l’un au 19e siècle l'autre au 20e. Rudyard Kipling l'a reconnu dans son poème intitulé « Le jeune soldat », en 1895, se concluant par ces vers : « Lorsque tu es blessé et abandonné sur les plaines d’Afghanistan, / Et que les femmes s’apprêtent à découper tes restes,/Traîne-toi seulement vers ton fusil et explose-toi la cervelle/ Et va vers ton Dieu comme un soldat. »

© Khalid Hadi. Kandahar 1990s

Mais à quel prix se défend-on contre les attaques, résiste-t-on à l'envahisseur, et maintient-on la souveraineté du pays? Les survivants de cette histoire traumatique sont rarement pris en considération en Occident. Mais le photographe américain Edward Grazda, qui photographie ce qui se passe en Afghanistan depuis 1980, entend la voix des survivants et veut faire entendre leur histoire. Avec la parution du nouveau livre, Disasters of War (Fraglich), Grazda rassemble les portraits de combattants blessés, de civils et d’orphelins qui ont survécu à la guerre soviéto-afghane, réalisés par le photographe Khalid Hadi entre 1992 et 1994.

Portrait d’un peuple déchiré par la guerre

Le 16 février 1989, le dernier soldat soviétique sur les terres afghanes traverse le Friendship Bridge, un pont en acier le menant en Ouzbékistan, ce qui met fin à une guerre de 9 ans qui a coûté la vie à 15 000 soviétiques et plus de 2 millions de citoyens afghans. La guerre a commencé en 1979, à la suite de la prise de Kaboul par les troupes soviétiques et l'assassinat de Hafizullah Amin, deuxième président d’Afghanistan, en vue d'instaurer un régime communiste. Alors que le gouvernement afghan bascule et s’effondre, le peuple se soulève, structurant en une coalition de moudjahidines capable de se fondre dans la population et de se battre de l’intérieur, contraignant l’URSS à se retirer pour finalement précipiter la chute du régime soviétique.

La fondation du mollah Akond pour les victimes de la guerre soviéto-afghane. Kandahar, années 1990 © Khalid Hadi

En 1990, Haji Mullah Akhond crée une fondation pour aider les victimes afghanes de la guerre avec l’union soviétique. Reconnaissant la nécessité de recueillir les témoignages des survivants, il engage Khalid Hadi, alors âgé de seulement 11 ans, pour réaliser des portraits et enregistrer des données sur plus de 10 000 personnes durant deux années. A l’époque, Hadid a déjà acquis de l’expérience en photographiant les gens dans la rue pour gagner de l’argent, avec un appareil en bois très populaire en Afghanistan. Grâce à son père, un officier de l’armée afghane, il est chargé de photographier les moudjahidines blessés.

En 1996, lorsque les Talibans arrivent au pouvoir, ils font de Kandahar la capitale de l’émirat islamique d’Afghanistan. Sous ce nouveau gouvernement, Hadi devient le « photographe officiel des Talibans », ce qui lui permet de survivre à la brutalité de leur régime. Bien que les Talibans aient interdit de photographier tout être vivant, ils utilisent l’image à des fins de propagande. Ainsi l’on peut voir, dans deux magazines publiés par le ministère de la culture, des photographies d’une mosquée récemment construite ou d’un orphelinat restauré. Avec une carte de presse, Hadi peut introduire des vidéo et enregistrements musicaux interdits dans le pays et les faire passer secrètement de main en main.

NEW YORK, le 19 août 2001

Le destin a voulu que Grazda et Hadi se rencontrent lors d’une célébration de l’anniversaire de l’indépendance afghane dans le Queens, à New York, le 19 août 2001 – moins d’un mois avant les attentats du 11 septembre. Sur la table voisine de son ami qui vend des journaux afghans, Grazda propose des exemplaires de son livre, Afghanistan Diary: 1992–2000 (powerHouse, 2000), un livre de photographies présentant sa vision de la nation après la fin de la guerre soviéto-afghane et les circonstances qui ont donné naissance au règne des talibans.

© Khalid Hadi. Kandahar 1990s

« La communauté afghane est relativement restreinte », dit Grazda. « J’ai rencontré Khalid lorsqu’il avait 20 ou 21 ans à l’époque. Il était très optimiste. Il a vu mon appareil et nous avons discuté. Nous étions tous deux journalistes et j’ai tout de suite cru à son histoire. »

Dans la série de portraits réalisés par Hadi figure une photographie du mollah Mohammed Omar (1960–2013), un commandant moudjahidine devenu le chef suprême des Talibans et le fondateur de l’émirat islamique d’Afghanistan. Bien que le gouvernement des Etats-Unis ait accusé le mollah Omar d’héberger Ben Laden ainsi que d’autres militants d’al-Qaïda, personne ne savait à quoi il ressemblait avant d’apprendre l’existence de la photographie prise par Hadi.

Histoire d’un survivant

Hadi apporte ensuite la série complète de ses portraits à Grazda, dans son studio de Chelsea. « Je les ai triés, organisés, et je les ai montrés en 2002 ou 2003. Ils sont restés sur une étagère, parce que les gens ne s’y intéressaient pas franchement. »

© Khalid Hadi. Kandahar 1990s
© Khalid Hadi. Kandahar 1990s

En fait, cela n’avait rien d’étonnant. Grazda raconte qu’il a eu peu de succès aux Etats-Unis avec ses œuvres réalisées en Afghanistan dans les années 1980 et 1990. Afghanistan Diary est resté presque ignoré jusqu’aux attentats du 11 septembre. Mais le travail de Hadi se distingue de tout ce qui était fait à l’époque : ses portraits sont des études poignantes et puissantes de l’humanité de de son instinct de survie.

« Khalid était un enfant, photographiant des gens qui ne l’avaient sans doute jamais été auparavant. Il était libre, ouvert à tout. », dit Grazda. « C’est cela qui est incroyable. Rien ne s’interpose entre le photographe et ses modèles. Ils se montrent tout simplement tels qu’ils sont. »

Hadi est encore journaliste aujourd’hui, et dirige Benawa, un site d’information fournissant des documents et des ressources en patchoune. Il ne fait pas la promotion de ce travail ni n’en parle publiquement. Il préfère laisser les images témoigner de l’impact de la guerre, de ses conséquences dévastatrices pour les survivants. A propos de la présentation simple et directe de l’ouvrage, Grazda remarque : « Je crois fermement qu’il faut laisser un témoignage pour l’Histoire. Voilà ce qui s’est passé, sans commentaire ni artifice »

 

Par Miss Rosen

Miss Rosen est une journaliste basée à New York. Elle écrit sur l'art, la photographie et la culture. Son travail a été publié dans des livres, des magazines, notamment Time, Vogue, Aperture, et Vice.

 

Disasters of War: Portraits by Khalid Hadi, édité par Edward Grazda, éditions Fraglich, 28.00€. Disponible ici.

 

© Khalid Hadi. Kandahar 1990s

 

Lire aussi : Edward Grazda : un journal d’Afghanistan avant l’intervention des États-Unis

 

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