Sarah Waiswa réinterprète les archives, et s’intéresse à la façon dont les mots et les images font apparaître ou disparaître les gens, comme par magie.

Sarah Waiswa, Robert my boy © Sarah Waiswa

En pénétrant dans le Museum & Art Gallery de Bristol, on passe devant un tableau monumental, représentation du Durbar de Delhi organisé en 1903 pour marquer le couronnement d’Édouard VII, Empereur des Indes. Éléphants, têtes couronnées indiennes, soldats de l’Empire et représentants de la famille royale britannique, tout dans cette composition célèbre le pouvoir colonial britannique. La suite du parcours égrène des objets provenant des pillages de l’Égypte et du Moyen Orient, tandis qu’au deuxième étage sont exposées des représentations de colons et de propriétaires d’esclaves.

La question qui se pose est la suivante : comment recontextualiser le passé dans un pays qui vit encore en s’appuyant sur ces mythologies ? L’une des solutions consiste à reconnaître l’histoire incrustée dans ces images, et le musée s’en charge, au travers de commentaires qui illustrent les œuvres en reliant art, histoire et violence.

Sarah Waiswa, East African type woman carrying canes © Sarah Waiswa

On peut également recontextualiser les éléments afin de mettre en exergue les mécanismes qui confortent notre acceptation des violences étatiques perpétrées au nom de l’Empire. C’est là ce qu’entreprend Sarah Waiswa, avec son exposition, « Lips Touched with Blood ». Constituée en deux parties, sa démarche est simple et directe.

La première section revisite des images du Kenya, tirées des archives de Bristol, et plus précisément de la collection British and Commonwealth. Ici, on part du postulat que l’importance de la photographie réside non seulement dans ce qu’elle montre, mais aussi dans ce qu’elle ne montre pas. Une photo peut magnifier ou effacer l’identité individuelle. La photographie peut dissimuler à travers l’image la légende, et la combinaison des deux.

L’œuvre principale est elle aussi intitulée Lips Touched with Blood (Lèvres teintées de sang), et fut prise par Charles Trotter en 1953. C’est un immense tirage où figure un jeune homme, les yeux braqués sur l’objectif. Soupçonné d’avoir participé au massacre Mau Mau, son regard est direct et inébranlable. Le texte d’accompagnement décrit: « Le regard de cet homme est puissant ».

Sarah Waiswa, Lips touched with blood © Sarah Waiswa

Pourtant, même si la légende du tableau tente de le dépeindre comme un homme coupable et criminel, comme un terroriste, quelque chose dans son regard entrave la narration et l’empêche de s’installer. C’est un homme, il est présent, là, dans l’image, et c’est simplement pour cela que l’on montre son visage.

Dans cette section de l’exposition, il s’agit là de l’exception qui confirme la règle. Tous les autres clichés montrent des Kényans définis par leur relation hiérarchique vis à vis des photographes blancs. Les textes définissent et nient l’identité, et c’est ce qui a poussé Waiswa à transformer ces portraits de Kenyans en simples silhouettes noires. Elle a rendu leur absence apparente. Seuls demeurent les Européens. Et les légendes.

Sarah Waiswa, Friendship © Sarah Waiswa
Sarah Waiswa, Educated Kikuyu © Sarah Waiswa

Inscrites sous les clichés: An African and his wife, Friendship, What, no mother? Robert, my boy (également signé Charles Trotter), A Kikuyu girl, An educated Kikuyu girl, East African Type no.5 et Kikuyu Woman. Ces légendes font tout et servent de guide alternatif au regard colonial, touristique, blanc ou anthropologique.

Ces textes détiennent un tel pouvoir qu’ils pourraient fonctionner sans image. Ces mots révèlent l’histoire de la photographie, du pouvoir et du contrôle, mais aussi la photographie contemporaine, soutenue aujourd’hui encore, même dans les milieux les plus avertis, par des hypothèses et des principes qui n’ont pas changé.

Sarah Waiswa, Dija de la série « 25 Futures » © Sarah Waiswa
Sarah Waiswa, Randy de la série « 25 Futures » © Sarah Waiswa

Les travaux sur les archives de Waiswa sont accompagnés de ses portraits noir et blanc issus de sa série « 25 Futures ». C’est ici que le langage visuel de la suprématie raciale, économique, politique et culturelle se confronte à la confiance, la créativité, la fluidité et le dynamisme des jeunes Africains, dans ce que l’artiste appelle une « réhabilitation de l’identité ». C’est au terme de ce cheminement que se boucle la boucle, au moment où l’on se retourne pour découvrir la réhabilitation de l’identité qui a ouvert l’exposition, on tombe à nouveau sur la photographie Lips Touched with Blood. L’identité a toujours été présente. La seule question qui se pose, c’est qui vous la dérobe, comment et pourquoi.

Par Colin Pantall

Colin Pantall est un journaliste, photographe et conférencier basé à Bath, en Angleterre. Sa photographie traite de l'enfance et des mythologies de l'identité familiale.

 

« Lips Touched with Blood », de Sarah Waiswa, est exposé au Bristol Museum & Art Gallery, à Bristol, dans le cadre du Bristol Photo Festival, jusqu'au 31 octobre 2021. Plus d'informations ici.

 

Sarah Waiswa, Kelvin de la série « 25 Futures » © Sarah Waiswa
Sarah Waiswa, Annette de la série « 25 Futures » © Sarah Waiswa
Sarah Waiswa, Sam de la série « 25 Futures » © Sarah Waiswa

 

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