Le Hangar, centre photographique de Bruxelles, réunit la française Véronique Ellena et huit photographes belges autour du thème « Regarde mon histoire ». Bien souvent, entre le réel et la fiction, il n’y a qu’un pas. La preuve.

France Dubois, Motherhood © France Dubois

Après la très réussie exposition « The World Within » réunissant 27 projets réalisés pendant le premier confinement, le Hangar de Bruxelles présente une nouvelle exposition collective sous l’intitulé « Regarde mon histoire ». Quel est le point commun entre la française Véronique Ellena et les huit photographes belges réunis sur les 1000 m2 de cet ancien garage transformé en centre photographique ? Ils ont tous été formés dans différentes écoles d’art ou universités belges. Ce qui les rassemble également, c’est de raconter des histoires vraies en images déclinées dans une grande diversité d’écritures photographiques. Car si leurs travaux prennent ancrage dans le réel, leurs démarches et les dispositifs scénographiques mis en place laissent quant à eux une place à la fiction.

Parcours dans l’œuvre de Véronique Ellena

Occupant le rez-de-chaussée du Hangar, Véronique Ellena a pour l’occasion sélectionné une quarantaine de pièces proposant un parcours dans son œuvre, de 1992, année où elle sort de l’école de La Cambre de Bruxelles, à aujourd’hui. Cette mini rétrospective fait la part belle à ses premières séries aux titres explicites : « Les supermarchés, « Les recettes de cuisine, « Les dimanches, « Les grands moments de la vie », « Le plus bel âge »… « Ce qui m’intéressait alors, c’était de magnifier le quotidien, l’ordinaire et la simplicité en photographiant à la chambre, cet appareil photo ancien à soufflet qui impose un temps lent », dit-elle.

Pour tous ces travaux, Véronique Ellena a recourt à la mise en scène mais ses modèles sont ses proches, amis ou famille. 2003 marque un tournant : « J’éprouve alors le besoin d’être seule, de me poser. Je suis donc partie avec ma chambre arpenter différents territoires. Là, les échanges sont muets et contemplatifs mais je photographie le paysage comme les gens : j’attends le bon moment. C’est une autre forme de dialogue ». Aux premières images sagement alignées et encadrées, succèdent quelques grands formats en papiers peints sur lesquels sont accrochés de rares tirages.

Véronique Ellena, Boule © Véronique Ellena

Autre tournant dans le parcours de Véronique Ellena : la série « Clairs Obscurs » pour laquelle elle agrandit des négatifs : « C’était l’idée d’entrer dans un autre monde, de l’autre côté du miroir. D’explorer la matérialité photographique à travers son ambivalence, son côté à la fois trivial, magique et mystérieux », explique-t-elle.

A la fin du parcours, une surprise attend le spectateur avec la présentation de vitraux suspendus qui ont été conçus pour la cathédrale de Strasbourg. Des objets étonnants dont le processus de fabrication d’impression sur verre a été récompensé par le Prix Bettencourt. Ils sont à découvrir recto comme verso. Ici il est toujours question d’histoire de vie mais aussi d’une forme de spiritualité.

Panorama de la photographie belge

Au premier étage, les huit projets réunis offrent un panorama de la photographie belge réunissant des artistes nés entre 1966 et 1994. Répondant à la thématique « Regarde mon histoire », leurs travaux prennent ancrage dans le réel. Voici nos coups de cœur.

Vincen Beeckman, Claude et Lilly © Vincen Beeckman

Parmi les artistes exposés, certains donnent à voir des réalités que l’on souhaite parfois ignorer. Ainsi Vincen Beeckman a suivi Claude et Lilly, deux SDF qui affichent leur amour inconditionnel l’un pour l’autre malgré la dureté de la vie de la rue dont leurs visages portent les stigmates. L’alignement des portraits serrés les uns contre les autres fait écho aux images les représentant tous les deux enlacés.

Anne De Gelas, Château de cartes, série « Intermède » © Anne De Gelas

Ambiance tout aussi poignante avec Anne De Gelas qui raconte son combat contre le cancer du sein à travers différentes voix. D’un côté un carnet-journal de bord présenté dans une table-vitrine rassemblant autoportraits, textes, dessins et archives. De l’autre, au mur, des natures mortes en Polaroid. Légèrement agrandies et contrecollées sur un support en bois épais. Des images qui offrent une vision métaphorique de la maladie et de l’épreuve traversée par l’artiste.

Elise Corten, Red Lipstick, de la série « Warmer than the sun », 2018-2020 © Elise Corten

L’émotion nous saisit aussi avec Elise Corten et sa série « Warmer than the Sun » réalisée entre 2018 et 2021. La jeune photographe y dépeint sa relation avec sa mère avec délicatesse. Mêlant portraits et natures mortes, image après image, elle raconte l’intimité d’un quotidien ordinaire, et pourtant émotionnel.

Téo Becher et Solal Israel, Les Fulgurés © Téo Becher et Solal Israel

Le sujet du travail de Téo Becher & Solal Israel pourrait prêter à sourire s’il ne racontait l’histoire vraie de personnes ayant été frappées par la foudre sans en mourir. Des « fulguré.e.s », comme l’indique le nom de la série. Un travail documentaire laissant de la place à l’imaginaire grâce à un dispositif associant un film dans lequel les victimes témoignent et racontent leurs séquelles et des images de paysages pour certaines abstraites. Preuve que le réel est une inépuisable source de fiction.

 

Par Sophie Bernard

Sophie Bernard est une journaliste spécialisée en photographie, contributrice pour La Gazette de Drouot ou le Quotidien de l'Art, commissaire d'exposition et enseignante à l'EFET, à Paris.

 

« Regarde mon histoire », jusqu’au 17 juillet au Hangar, place du Châtelain, 18, 1050 Bruxelles.

 

Antoine Grenez, Girls with cigarets, série « Saint Nazaire's quarantine » © Antoine Grenez
Katherine Longly, To tell my real intentions I want to eat only haze like a hermit © Katherine Longly
Hanne Van Assche, Lucky © Hanne Van Assche

 

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