Photographe d’avant-garde et cinéaste documentariste pour Walt Disney, Ernst A. Heiniger est tombé dans l’oubli. La Fotostiftung à Winterthur, en Suisse, le met à l’honneur cet été avec une grande rétrospective.

Ernst A. Heiniger, Autoportrait, vers 1950 © Fotostiftung Schweiz

Retoucheur, photographe, graphiste, caméraman, réalisateur… Ernst A. Heiniger s’est intéressé avec succès à tous les aspects de l’image née d’une caméra. Tout au long de sa carrière, entre les années 1930 et les années 1980, des milliers voire des millions de personnes découvrent ses images. Et vous aussi peut-être, surtout si vous êtes passé au musée des transports de Lucerne entre 1984 et 2002, où vous avez sûrement vu son film à 360° Impressionen der Schweiz (Impressions de la Suisse en français) qui y a été projeté en continu. 

Anonyme, Le théâtre rond Circarama des CFF à l'Expo 64 à Lausanne, 1964 © Fotostiftung Schweiz

Son parcours atypique débute en 1929. Alors âgé de vingt ans, Ernst A. Heiniger s’installe comme retoucheur. La même année, il découvre l’exposition « Film und Foto » à Zürich, cet événement itinérant international met en lumière une avant-garde photographique qui se caractérise notamment par la netteté de l’image, les perspectives telles que la plongée et la contre-plongée – inhabituelles à l’époque – mais aussi les gros plans abstraits ou les expositions multiples. Profondément marqué par ce qu’il voit, Ernst A. Heiniger n’entend pas se contenter d’améliorer les images des autres et se lance dans sa propre photographie. Talentueux autant que perfectionniste, il devient l’un des pionniers de la Nouvelle photographie en Suisse.

Ernst A. Heiniger, Gris et brun, Puszta (Hongrie), 1936  © Fotostiftung Schweiz

Rapidement, il s’intéresse également au graphisme et collabore avec les grands noms de l’époque. L’association entre graphisme et photographie l’entraîne peu à peu vers l’édition de livres photos. En 1936-37, il publie Puszta-Pferde (Les chevaux de Puszta) qui rassemble les images d’un long reportage sur les chevaux vivant en liberté en Hongrie. C’est un des premiers livres de photos modernes de Suisse et un succès d’édition tiré à quelque 23 000 exemplaires.

Sa pratique photographique alliée à la retouche, au graphisme et à l’édition lui ouvrent les portes de la publicité et la communication. Il participe à de grandes campagnes dont celle des télécoms suisses pour la démocratisation du téléphone. C’est dans ce cadre qu’en 1942, il tourne ses premiers courts-métrages. Dix ans plus tard, la Suisse organise une exposition mondiale sur la photographie. Ernst A. Heiniger et ses images tant fixes que filmées sont partout. C’est à cette occasion qu’il attire l’attention d’un certain Walt Disney. Ce dernier l’engage comme caméraman pour un court-métrage documentaire consacré à la Suisse pour sa collection « People & Places », des films d’« infotainment » diffusés avant ses films dans les cinémas américains. 

Ernst A. Heiniger, Affiche so telephonieren, 1950 © Fotostiftung Schweiz
Ernst A. Heiniger, Jean et Ernst A. Heiniger pendant le tournage du film Cinemasope Grand Canyon (USA, 1958), 1958 © Fotostiftung Schweiz

C’est le début d’une longue collaboration qui mène le Suisse aux quatre coins du monde et culmine en 1959, lorsque deux de ces courts-métrages filmés par Ernst A. Heiniger Ama Girls et Grand Canyon remportent un Oscar. Deux films qui sont présentés dans l’exposition aux côtés d’autres ainsi que de nombreuses photos, affiches, livres et documents de travail issus du fonds que la Fotostiftung a pu faire revenir en Suisse en 2014. Près de trente ans après la mort de Ernst A. Heiniger en 1993, l’institution suisse entend lui redonner toute sa place dans la mémoire collective, celle d’un défricheur de l’image.

 

Par Laure Etienne

Laure Etienne est une journaliste basée à Paris, ancienne membre de la rédaction de Polka et ARTE.

 

« Ernst A. Heiniger. Good Morning, World! », exposition à la Fotostiftung à Winterhur, jusqu’au 10 octobre 2021.

Ernst A. Heiniger, Etoile de vin blanc, 1939 © Fotostiftung Schweiz
Ernst A. Heiniger, Goutte d'eau, 1943 © Fotostiftung Schweiz
Ernst A. Heiniger, Equipe de cordistes sur l'arête de Bianco, Grisons, 1941 © Fotostiftung Schweiz
Ernst A. Heiniger, Sauter par-dessus une crevasse, Oberland bernois, 1933 © Fotostiftung Schweiz
Ernst A. Heiniger, Bahnhofplatz, Zurich, 1933 © Fotostiftung Schweiz
Ernst A. Heiniger,  Bjesprisorni, garçon endormi à Leningrad, 1932 © Fotostiftung Schweiz
Ernst A. Heiniger, Femmes lors d'un festival, Japon, c.1956 © Fotostiftung Schweiz

 

Lire aussi : La nouvelle scène photographique péruvienne

 

Article précédent Article suivant