L’importance de la photographie dans l’œuvre d’Abbas Kiarostami, figure majeure de la nouvelle vague du cinéma iranien, auquel le Centre Pompidou, à Paris, consacre une grande rétrospective.

Le Passager © Abbas Kiarostami

Réalisateur iranien de films iconiques de cinéma d’auteur comme Close-Up, Le Goût de la cerise ou encore Le vent nous emportera, Abbas Kiarostami, qui est décédé en 2016 à Paris, était aussi un ardent photographe. Le « maître », comme beaucoup le surnomment, disait avoir commencé à pratiquer la photographie au moment de la révolution iranienne en 1979. Il était alors difficile de faire des films.  « Les premières années de la révolution nous ont freinés dans notre travail. Un jour où je n’avais rien à faire, je me suis acheté un appareil photo Yashika bon marché et j’ai pris le chemin de la nature » déclare-t-il dans un entretien avec le journaliste Michel Ciment. « J’avais le désir de faire un avec elle. J’avais en même temps le désir de partager avec les autres ces moments agréables dont j’étais le témoin. C’est la raison pour laquelle j’ai commencé à prendre des photos. Éterniser en quelque sorte ces moments de passion et de douleur ». 

Progressivement, ce loisir a occupé une place de choix dans sa carrière artistique. À partir de 1989, il commença à exposer en Iran et en 1995, à l’étranger, mais son travail ne faisait pas l’unanimité dans le milieu de la photo d’art. Beaucoup le considérait uniquement comme un réalisateur et voyait d’un mauvais œil cet homme passer d’un medium à l’autre. Étroitesse des esprits ! Malgré le soin qu’il accordait à ses tirages, ses encadrements et ses supports, lui-même prêtait très peu attention à la circulation de ses images. Il offrait généreusement ses tirages, numérotait rarement ses originaux et confiait certaines de ses archives à des personnes peu fiables. 

Série Portes sans clefs, n°23, Abbas Kiarostami © Kiarostami Fundation
Série Regardez-moi, Abbas Kiarostami © Kiarostami Fundation

Éléments indispensables à la préparation de ses films (il photographiait lors des repérages), les photographies sont devenues un élément à part entière dans certaines de ses œuvres filmées comme dans Les routes de Kiarostami, réalisé à partir d’une série de photos prises sur les routes, espaces qu’il affectionnait particulièrement, ou encore dans Un jour de pluie où par un jour orageux, Kiarostami avait décidé de s'échapper de Téhéran : « J'ai fait mon sac, sans oublier mon appareil photo et ma caméra numérique ». À l'abri dans l'habitacle de sa voiture, il prendra sur le vif des photos du paysage urbain et de la campagne. Les images, donnent à voir, à travers l’écoulement de la pluie sur le pare-brise, des hautes silhouettes d'arbres, le flou des phares de voitures, ou encore, au bord de la route, un pan de mur jaune. Dans son court-métrage, il fera alterner des images en mouvements et des images fixes. Ces dernières finiront par être éditées dans un livre intitulé Pluie et vent. Des photographies en couleurs, mais où dominent les gris et les noirs, et qui ont toutes l’air de tableaux. Il publiera d’ailleurs tout au long de sa carrière cinq ouvrages de photographies.

© Laëtitia Jardin - Collections Marin Karmitz
© Laëtitia Jardin - Collections Marin Karmitz

Initialement peintre de formation, la photographie lui permettra de fusionner l’aspect documentaire de la photographie et la rêverie de la peinture. Dans certaines séries comme « Regardez-moi », ou « Monet et moi » où il s’intéresse à des peintures classiques et aux spectateurs des musées, l’humour trouvera aussi sa place. « J’ai beaucoup pratiqué la peinture, mais je n’ai jamais été peintre confessait-il en 2010 au critique Stéphane Corréard. Et depuis que je fais de la photographie, je ne fais même plus de peinture. Je crois qu’une grande part de la frustration que j’ai ressentie avec la pratique de la peinture est compensée par la photographie. » Kiarostami estimait qu’il peignait mal, la photographie lui a permis de créer les toiles qu’il imaginait. « Mes images ne sont pas issues du réel disait-il, mais de mon imaginaire. ». Pourtant, tout y est souvent vrai. Parfois de courts poèmes qu’il écrit accompagnent ses images. L’un d’entre eux résume à lui seul sa démarche : « J’ai photographié un arbre. Il a rougi, vous n’êtes pas obligés de me croire. »

Par Sabyl Ghoussoub

Né à Paris en 1988 dans une famille libanaise, Sabyl Ghoussoub est un écrivain, chroniqueur et commissaire d'exposition. Son deuxième roman Beyrouth entre parenthèses est sorti aux éditions de l'Antilope en août 2020.

 

« Abbas Kiarostami | Où est l'ami Kiarostami ? », 19 mai - 26 juillet 2021, Centre Pompidou, Paris. Plus d’informations ici.

Pour aller plus loin :  Abbas Kiarostami, l’œuvre ouverte, Agnès Devictor, Jean-Michel Frodon, publié chez Gallimard.

Série Steps, Abbas Kiarostami © Kiarostami Fundation

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