L’exposition « Thawra ! Révolution ! Soudan, histoire d’un soulèvement », présentée aux rencontres d’Arles 2021, revient à travers le regard de huit photographes soudanais et la réalisatrice Hind Meddeb, sur le soulèvement qui a débuté à Khartoum fin 2018 et a mené à la chute du dictateur Omar el-Bechir.

Des civils escaladent d’énormes panneaux publicitaires pour crier « Liberté, paix et justice ». Sit-in, quartier général militaire, Khartoum, 19 avril 2019 © Ahmed Ano

Fin 2018, la révolution commence au nord de Khartoum, la capitale du Soudan. S’ensuivent cinq mois de révolte où les Soudanais descendent par milliers dans la rue. D’abord, à travers des manifestations puis, lors d’un sit-in où la vidéo d’une jeune femme déclamant les vers d’un poète soudanais debout sur le toit d’une voiture deviendra virale et fera le tour du monde. Cette jeune femme, c’est Alaa Salah, devenue depuis icône de la révolution soudanaise. « Le jour où j’ai été admise à l’université, sur le trajet mon père m’a dit : “C’est une nouvelle période de ta vie qui s’ouvre, et jamais tu ne devras te taire, il faut savoir dire non.” » écrit-elle dans son livre-témoignage.

« Les martyrs ne sont pas morts, ils vivent dans le cœur des révolutionnaires ! » Photogramme du film de Hind Meddeb.

Après trente ans de dictature religieuse et militaire, et des années de guerre civile, le 11 avril 2019, les Soudanais parviennent à faire chuter Omar el-Bechir, l’homme qui leur avait imposé un règne sans partage depuis son coup d’État en 1989. Comme dans les autres révoltes contemporaines, les réseaux sociaux ont été un relais efficace dans le soulèvement, et en particulier pour les photographes qui ont été acteurs et témoins de ce moment historique. Malgré le risque de se faire arrêter et torturer par la police politique du régime, les photographes n’ont jamais cessé de documenter les événements. 

C’est le hasard des rencontres qui a donné le jour à l’exposition « Thawra ! Révolution ! Soudan, histoire d’un soulèvement », mise en place à l’Église des Trinitaires aux Rencontres d’Arles 2021. Juliette Agnel, l’une des commissaires d’exposition, venait d’arriver dans le pays quand la révolution a commencé. « J’ai été envoyée début 2019 par l’Union Européenne et le centre d’art Domaine de Chaumont-sur-Loire pour réaliser une série photographique au Soudan. » Avant d’être curatrice, Juliette Agnel est photographe. Arrivée au Soudan, elle a alors sept jours pour réaliser sa série. Elle embarque dans une voiture pour traverser le pays avec Duha Mohammed, une jeune photographe soudanaise « qui est aussi designer, une jeune femme pleine d’énergie. Je la regardais publier, relayer les images du soulèvement sur les réseaux sociaux. Nous sommes devenues très proches, je lui posais beaucoup de questions sur sa vie, sur ses amis. J’étais étonnée et bluffée par le courage de cette femme, elle faisait les choses sans se soucier du danger qui l’entourait. » 

Une jeune fille regarde si la route est dégagée par la police et les services secrets afin que les manifestants puissent quitter sa maison en toute sécurité. El-Abaseya, Omdurman, février 2019 © Metche Jaafar

Son projet terminé, Juliette Agnel rentre à Paris mais le Soudan ne la quitte plus. « Je suivais de loin, comme je pouvais. Le soulèvement était très peu médiatisé en France, je me retrouvais à regarder des chaînes arabes alors que je ne comprends même pas la langue. » Elle échange avec ses connaissances là-bas, beaucoup avec Duha, qui lui envoie des noms de photographes à suivre et deviendra la seconde commissaire de l’exposition. Parmi eux, elle en sélectionne huit (cinq femmes et trois hommes) et crée un projet d’exposition à partir des captures d’écran prises sur les réseaux. « Il était impossible d’échanger avec les photographes. La connexion là-bas ne fonctionnait plus. Il y a eu un lock down : plus d’aéroport, plus d’internet. » Elle l’envoie un peu par hasard à un appel à projet des Rencontres d’Arles, qui s’intéresse alors au sujet.

L’exposition se focalise sur les premiers mois du soulèvement, des manifestations au sit-in, « des moments de liesse, de joie, de révolte », avant que les choses prennent une tournure sinistre avec le massacre du 3 juin 2019, jour où l’armée et la milice des Janjawid (troupes paramilitaires impliquées notamment dans les atrocités au Darfour) ont attaqué les révolutionnaires soudanais. Les tentes seront brûlées et plus de 150 personnes trouveront la mort. Les photographies exposées dévoilent un peuple debout, comme dans cette image du photographe Muhammad Salah où au dos du sweat beige d’un homme, qui se tient sur la ligne ferroviaire centrale de Khartoum, est inscrit en arabe : « Un révolutionnaire de Kalakla, que la dictature tombe ! ».

Un manifestant dont l'inscription au dos de sa chemise signifie « Un révolutionnaire de Kalakla, que la dictature tombe ! » ; il se tient sur la ligne ferroviaire centrale de Khartoum qui faisait partie de la zone de sit-in du QG de l'armée. Khartoum, Soudan, 13 avril 2019 © Muhammad Salah

En parallèle de ces images est projeté un extrait de vingt minutes du documentaire Soudan, retiens les chants qui s’effondrent, de Hind Meddeb. Comme souvent dans ses films, la réalisatrice est du côté de ceux qui se révoltent. Sur les conseils de trois amis soudanais qui ne pouvaient plus se rendre dans leur pays par peur de perdre leur statut de réfugiés ou de se faire emprisonner à leur arrivée, elle s’y rend caméra au poing pour leur faire vivre par procuration ce moment d’espoir. Après les révolutions tunisienne et égyptienne où elle réalisa deux documentaires (Tunisia Clash et Electro Chaâbi), elle remarque qu’au Soudan, le mouvement a appris des soulèvements précédents dans les pays arabes. Dans un entretien pour la revue Araborama, Meddeb parle même de révolution « post-islamiste », où le niveau de tolérance lors des rassemblements permettait « aux religieux et aux athées de vivre-ensemble. » Un idéal que beaucoup de pays, arabes ou non, cherchent tant bien que mal à atteindre. « Il y avait un sentiment d’harmonie », ajoute-t-elle. « De rassemblement de tous, depuis les sans-abri jusqu’aux gens aisés… c’était une forme d’utopie. » Utopie devenue réalité et qu’on retrouve dans cette exposition qui allie poésie, révolte et art, « tout comme l’était cette révolution », assure Juliette Agnel.

 

Par Sabyl Ghoussoub

Né à Paris en 1988 dans une famille libanaise, Sabyl Ghoussoub est un écrivain, chroniqueur et commissaire d'exposition. Son deuxième roman Beyrouth entre parenthèses est sorti aux éditions de l'Antilope en août 2020.

 

« Thawra ! ثورة  Révolution ! Soudan, histoire d’un soulèvement »

Ahmed Ano (1993), Suha Barakat (1986), Saad Eltinay (1995), Eythar Gubara (1988), Metche Jaafar (1998), Hind Meddeb (1978), Duha Mohammed (1993), Ula Osman (1998), Muhammad Salah (1993)

Commissaires de l’exposition : Juliette Agnel et Duha Mohammed.

Église des Trinitaires 

4 juillet – 26 septembre 2021 (lors des rencontres d’Arles 2021)

Plus d'informations ici.

 

Sit-in à Khartoum, 14 avril 2019 © Muhammad Salah

 

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