Originellement prévue pour l’édition 2020 des Rencontres d’Arles, l’exposition « Masculinités. La libération par la photographie » prend ses quartiers à la Mécanique générale. Une mise en perspective des constructions sociales du genre.

Rotimi Fani-Kayode, Sans titre, 1985

« On ne naît pas femme : on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine » écrivait Simone de Beauvoir en 1949 dans Le deuxième sexe. Une affirmation reprise maintes fois par les féministes de tous horizons, un slogan qui a fait son chemin dans les esprits, et même dans la pop-culture où l’on a entendu encore l’an dernier la voix de la philosophe martelant cette idée dans un titre d’Iñigo Montoya. Mais qu’en est-il de l’homme ? 

L’exposition « Masculinités. La libération par la photographie » s’attaque à cette vaste question. « Nous ne sommes pas habitués à regarder la représentation des hommes, de leurs corps, à la fois comme héroïques et vieillissants, vulnérables et violents. L’exposition examine et déconstruit de nombreux archétypes et stéréotypes de la masculinité », explique Alona Pardo. A travers six sections, la commissaire d’exposition explore les représentations de la masculinité ou plutôt, des masculinités. Car « il n’y a pas une seule masculinité idéale, même si c’est ce qu’on nous a laissé entendre »

Karlheinz Weinberger, Horseshoe Buckle [Ceinture en fer à cheval], 1962

Les œuvres des 55 artistes rassemblés à Arles dévoilent des hommes handicapés, des pères tendres, des fils attentionnés, des hommes queers, des soldats se laissant aller à des moments de vulnérabilité. On est parfois loin de l’homme fort, maître de ses sentiments, dominant le monde et les autres.

La première et plus importante section de l’exposition a été imaginée pour mettre en perspective les « grands stéréotypes de la masculinité hégémonique, hétérosexuelle et hétéronormative incarnés dans l’idéal du soldat, du cow-boy, des athlètes. » On y croise notamment des images de Robert Mapplethorpe où le corps bodybuildé d’Arnold Schwarzenegger semble moins bien incarner la virilité triomphante que son homologue Lisa Lyon. Nos idées reçues sont également bousculées avec une série de Thomas Dworzak, des portraits colorés d’hommes lourdement maquillés, certains les doigts entrelacés avec ceux d’un camarade arborant également khôl et turban. Ces hommes dont les attitudes peuvent nous paraître féminines sont des Talibans.

Karen Knorr, Newspapers are no longer ironed, Coins no longer boiled, So far have Standards fallen [Les journaux ne sont plus repassés, les pièces ne bouillent plus, les normes se sont effondrées], 1981-83

Plus loin, on s’intéresse à la représentation du pouvoir masculin, celui exercé par les Gentlemen photographiés par Karen Knorr dans des attitudes et décors typiques des clubs et autres lieux de sociabilité masculine.

Dans une autre section, la famille et la paternité sont passées à la loupe. Masahisa Fukase se met en scène avec les siens montrant l’évolution de son corps et de celui de son père au fil des ans. Hans Eijkelboom s’invite quant à lui chez des inconnus et prend la place du père dans des portraits de famille d’une étonnante véracité.

Catherine Opie, Bo de la série Being and Having [Être et Avoir], 1991

L’exposition revient aussi sur l’émergence d’une esthétique queer mettant en scène des hommes gays ou des personnes jouant avec les archétypes de genre. Des loubards photographiés par Karlheinz Weinberger au début des années 1960. Des hommes immortalisés en plein orgasme par Peter Hujar. Des femmes arborant moustaches, barbes et accessoires masculins devant l’appareil de Catherine Opie.

Une section entière est consacrée aux représentations de la masculinité noire pour questionner les stéréotypes négatifs qui lui sont souvent rattachés dans les sociétés occidentales. Un jeune Samuel Fosso se met en scène dans des autoportraits aux tenues variées comme autant de personnages aussi différents que flamboyants.

Adi Nes, Sans titre, série Soldats, 1999. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Praz-Delavallade Paris, Los Angeles

Enfin, une ultime partie de l’exposition se focalise sur le regard que les femmes portent sur les hommes dans une sorte d’inversion du « male gaze ». On remarque le travail de Marianne Wex analysant les postures et la place physique prises par les hommes dans l’espace public. Ou encore ces clichés de surfeurs pris par Tracey Moffatt alors qu’ils se changent. Certains, la remarquant, semblent flirter avec l’objectif dans cette série qui joue avec l’esthétique voyeuriste. On n’est définitivement pas habitués à cette inversion des rôles.

Si, de l’avis même d’Alona Pardo, « certaines images sont difficiles à regarder », la commissaire a évité des sujets trop sensibles tels que la religion et a veillé à conserver une touche d’humour et de tendresse. « Je ne voulais pas que les hommes en sortent en se sentant mal dans leur peau ou en ayant envie d’aller se cacher dans un coin. Il s’agit plus d’explorer, de montrer, que de révéler. » Et, comme l’indique aussi le titre de l’exposition, de libérer (un peu) les hommes du mythe d’une masculinité hégémonique, universelle et essentialiste. « On fabrique la féminité comme on fabrique d’ailleurs la masculinité, la virilité » constatait Simone de Beauvoir il y a plus de quarante ans.

 

Par Laure Etienne

Laure Etienne est une journaliste basée à Paris, ancienne membre de la rédaction de Polka et ARTE.

 

« Masculinités. La libération par la photographie », exposition à la Mécanique générale jusqu’au 26 septembre 2021 dans le cadre des Rencontres de la photographie d’Arles. Plus d’informations ici.

 

Lire aussi : Comprendre la masculinité noire à travers l’autoportrait 

 

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