Pendant trois ans, Clarisse Hahn a photographié les hommes de son quartier, à Paris, dans une série intitulée « Les Princes de la Rue ».

Clarisse Hahn, Outrage, 2021 © Clarisse Hahn

Dans le quartier de la photographe Clarisse Hahn, dans le nord de la capitale, l’argent circule aussi vite que les regards et les vendeurs de cigarettes règnent sous le métro aérien. « J’ai pendant longtemps essayé de me déplacer plus loin, de photographier ailleurs », dit-elle, un ailleurs qui l’a mené jusqu’au Mexique pour le projet « Boyzone » qu’elle mène depuis 1998 et dont « les Princes de la rue » est une nouvelle étape qu’elle présente aux rencontres d’Arles 2021. « Boyzone », c’est une série photo/vidéo d’observation du corps masculin, parfois en solitaire, souvent en groupe.

Pendant trois ans, Hahn a photographié des hommes issus des pays du Maghreb, des individus aux parcours différents. « Certains y étaient nés, d’autres non. Il y avait souvent une identité double. » Ce n’est qu’après un long temps d’immersion que la photographe a réussi à pénétrer ce milieu. « Habitant aussi le quartier, je croisais ces hommes chaque jour. Avec ou sans mon appareil. Mon challenge, c’est de photographier une bande d’hommes, m’intégrer dans un milieu très masculin, un endroit où je n’ai rien à faire. » La rue est traditionnellement un espace masculin. « Une femme généralement a une raison d’y être alors que l’homme peut y rester sans rien faire, c’est son territoire. »

Clarisse Hahn, Iftar I (Rupture du jeûne), 2021 © Clarisse Hahn
Clarisse Hahn, Iftar II (Rupture du jeûne), 2021 © Clarisse Hahn

Elle réussit à pénétrer l’intimité de certains photographiés qu’elle suit sur le long terme. Elle les photographie parfois chez eux, parfois chez elle. Dans ce cadre, les hommes se relâchent souvent et montrent un autre visage. « Pour survivre dans la rue, il faut être un prince : se tenir droit, frapper le premier, être toujours aux aguets. Dans la rue, le rapport de force est dur mais quand on fait sortir ces hommes de cette zone, on découvre d’autres attitudes. » La photographe travaille de manière intuitive, elle cherche à faire des portraits là où il y a des individualités, elle tente de dépasser les clichés mais aussi de sortir l’individu du groupe. « Souvent dans ces groupes d’hommes, leur individualité disparaît même si parfois, elle émerge. »

Clarisse Hahn, Famille, 2021 © Clarisse Hahn

Parmi les 32 photographies présentées à la Mécanique Générale, certaines images d’archives sont aussi exposées « Des images de la guerre de 1914, des soldats des troupes coloniales qu’on encensait. » Dans ces portraits glorieux, Hahn retrouve malgré les cent années d’écart qui séparent ses photographies des archives, des attitudes similaires dans le regard et dans la façon de se regrouper. « Je souhaitais inscrire une perspective historique dans ma série, créer une mise en abîme. »

De ce projet, la photographe est sortie transformée. « Comme à chaque fois, j’en apprends beaucoup sur moi-même et c’est aussi ce qui me motive à photographier : de chercher à comprendre les autres et à travers eux, mieux me comprendre. » Alors qu’elle n’était pas forcément la bienvenue sur ces lieux, la photographe a réussi à les apprivoiser. Grâce à son appareil, la rue est redevenue sienne.

 

Par Sabyl Ghoussoub

Né à Paris en 1988 dans une famille libanaise, Sabyl Ghoussoub est un écrivain, chroniqueur et commissaire d'exposition. Son deuxième roman Beyrouth entre parenthèses est sorti aux éditions de l'Antilope en août 2020.

 

« Les Princes de la rue », de Clarisse Hahn, Rencontres d’Arles 2021, à la Mécanique Générale jusqu’au 26 septembre 2021. Plus d’informations ici.

 

Clarisse Hahn, CRACK !, 2021 © Clarisse Hahn

 

Lire aussi : Parcourir le New York inapprivoisé des années 1980

 

Article précédent Article suivant