Retour sur les années du dictateur ougandais Idi Amin Dada, à travers les images des photographes qu’il employait.

Le président Amin visite la Syrie, juin 1976 © Uganda Broadcasting Corporation, 2021

« Son excellence le Président à vie, Maréchal Alhadji Docteur Idi Amin Dada, titulaire de la Victoria Cross, DSO, titulaire de la Military cross et Conquérant de l’Empire britannique ». C’est ainsi qu’il fallait le nommer si on le rencontrait. Plus connu sous le court nom d’Amin Dada, l’homme a été à la tête de l’Ouganda pendant huit ans, de 1971 à 1979. Le célèbre réalisateur Barbet Schroeder réalisa même en 1974 un documentaire intitulé Général Idi Amin Dada : Autoportrait sur celui qu’on considère comme l’un des dictateurs les plus sanguinaires et mégalomanes d’Afrique.

Les images en noir et blanc, présentées dans l’ouvrage de l’historien Derek R. Peterson et l’anthropologue Richard Vokes The Unseen Archive of Idi Amin, photographs from the Uganda Broadcasting Corporation, ont toutes été prises par des photographes anonymes. Le ministère de l’information du pays avait engagé une équipe de photographes qui suivaient partout le dictateur, qui le photographiait avant et après ses apparitions en public. « Métier périlleux. L’un de ces photographes – Jimmy Parma – avait été exécuté par les hommes d’Amin », écrivent Peterson et Vokes dans leur introduction où ils reviennent sur l’histoire de ses archives, des médias en Ouganda et en particulier, du lien entre photographie et pouvoir.

Des afro américains rencontrent le président Amin à la maison présidentielle, 11 août 1975 © Uganda Broadcasting Corporation, 2021
Des afro américains rencontrent le président Amin à la maison présidentielle, 11 août 1975 © Uganda Broadcasting Corporation, 2021

Ces négatifs (plus de 70 000) étaient rassemblés dans les archives de l’Uganda Broadcasting Corporation (UBC), la chaîne de télévision et de radio nationale. C’est en janvier 2018 que la société a décidé de les numériser en partenariat avec plusieurs universités internationales. Ces photographies avaient pour but de montrer aux citoyens les activités du gouvernement, ses exploits et surtout marquer la trace d’Amin dans l’histoire. Pour présenter ces images, Peterson et Vokes ont réalisé plusieurs thématiques dont chacune est introduite par un texte qui permet de contextualiser les scènes et les séquences montrées afin de prendre du recul sur la machine de propagande du régime. Sans cet appareil critique, on pourrait croire à un monde juste et merveilleux, car les photographies sont belles. On traverse les années Amin Dada à partir de son arrivée au pouvoir, on le voit ensuite donner des discours devant un large public, ou encore poser en famille.

L’ouvrage s’intéresse également au quotidien des Ougandais durant cette période. On y découvre des évènements de la vie culturelle, mais aussi des scènes que le régime mettait en place, comme les exécutions publiques. Une seule a été retrouvée (même si les auteurs du livre confirment qu’il y en a eu bien d’autres), celle d’un certain Sergent Baru. Dans la dizaine de photographies montrées de l’exécution, on voit Baru, le corps couvert d’un drap blanc ensanglanté, ligoté à un tronc. Les images font froid dans le dos. Il lui avait été reproché d’avoir tué un pilote d’Air Kenya lors d’une dispute dans un bar. Justice était donc rendue, et le régime Amin Dada immortalisait ces moments grâce à la présence des photographes.

Abdallah Nasur visite divers lieux à Kampala et Entebbe, 14 janvier 1974 © Uganda Broadcasting Corporation, 2021
Le sergent Baru éxécuté à Tororo, 27 juin 1973 © Uganda Broadcasting Corporation, 2021

Il est fascinant de traverser ce livre en découvrant la liesse populaire et l’optimisme qui avait accompagné la prise de pouvoir d’Amin Dada, puis petit à petit, d'observer les horreurs perpétrées par son régime. Peterson et Vokes ont réalisé un exercice périlleux mais pleinement réussi, en nous permettant de comprendre comment le dictateur utilisait la photographie pour redorer son image. Les auteurs rendent aussi hommage à tous ces photographes anonymes qui, conscients ou non de participer à une telle supercherie, ont laissé des traces qui permettent aujourd’hui de revenir sur l’histoire, et de tenter ainsi de ne pas répéter les mêmes erreurs.

 

Par Sabyl Ghoussoub
 

Né à Paris en 1988 dans une famille libanaise, Sabyl Ghoussoub est un écrivain, chroniqueur et commissaire d'exposition. Son deuxième roman Beyrouth entre parenthèses est sorti aux éditions de l'Antilope en août 2020.

 

The Unseen Archive of Idi Amin, photographs from the Uganda Broadcasting Corporation. Photographs from the Uganda Brodcasting Corporation. By Derek R. Peterson and Richard Vokes. Prestel Publishing. 35,35€.

 

Le président Amin inaugure le quartier général de la province du Nil-Occidental, 29 septembre 1974 © Uganda Broadcasting Corporation, 2021
Le président Amin avec Mouammar Khadafi, Libye, octobre 1974 © Uganda Broadcasting Corporation, 2021
Défilé anniversaire de la Seconde République, 25 janvier 1975 © Uganda Broadcasting Corporation, 2021

 

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