Sept ans après la première édition de son livre Son, Christopher Anderson en offre une nouvelle version augmentée. Un ouvrage sensible et solaire centré sur son fils, Atlas.

© Christopher Anderson

Juché sur un tricycle rouge, Atlas Anderson accueille le lecteur la bouille pleureuse. Sur le guidon, ses mains n’ont pas encore perdu leurs fossettes de bébé mais on entrevoit déjà le petit garçon. Ce cliché – un hommage avoué au tricycle de William Eggleston – ouvrait déjà la première version de Son publiée chez Kehrer en 2013, et épuisée depuis presque aussi longtemps. Une seconde version vient de paraître chez Stanley/Barker début août et affiche déjà « sold out » sur le site de l’éditeur. « J’ai longtemps réfléchi à la forme que prendrait cette réédition car, bien évidemment, j’ai continué à prendre des photos de mon fils depuis, explique Christopher Anderson. J’avais envie de faire un fac-similé du premier livre, mais je trouvais aussi intéressant de le mettre à jour, pour voir combien ce travail s’était étoffé et avait évolué. » 

Le livre de 2013 raconte les deux premières années de la vie d’Atlas, mais, surtout, il offre une réflexion sur la paternité. On y découvre ainsi des photos du père du photographe, alors en pleine bataille contre le cancer. Au sein du livre, Christopher Anderson est donc à la fois le père et le fils. 

Son © Christopher Anderson, Avec l'aimable autorisation de Stanley Barker
Son © Christopher Anderson, Avec l'aimable autorisation de Stanley Barker

Aussi belles, douces et bien composées qu’elles soient, ces images de la sphère intime du photographe de l’agence Magnum n’étaient pas destinées à figurer dans un livre. « Quand mon fils est né, j’ai commencé à prendre des photos, pas en tant que photographe, mais comme n’importe quel père le ferait. C’est deux ans après que j’ai pris conscience que non seulement cela faisait bien partie de mon “œuvre”, mais que tout ce que j’ai fait avant n’était qu’une préparation en vue de faire ces photos. » L’idée du livre et la maquette suivent rapidement. Cette première mouture constitue le chapitre d’ouverture de la version de 2021. Christopher Anderson allant jusqu’à reprendre les fichiers d’origine afin de conserver au maximum « l’immédiateté naïve » qu’il avait su insuffler à Son. Y succède un deuxième chapitre constitué d’une quarantaine d’images inédites où le bambin laisse place à un garçon actif et indépendant. L’objectif de Christopher Anderson ne capte pas seulement la croissance d’Atlas et l’évolution de sa famille. « En me repenchant sur le livre, ce que je n’avais pas fait depuis des années, j’ai été frappé de constater que j’avais grandi, que je m’étais développé en tant que photographe. »

Contrairement aux albums de famille, il n’est pas question ici d’un déroulé chronologique des grandes étapes de la vie d’Atlas. Il s’agit bien plus d’une fresque impressionniste du quotidien. Jeux, vacances et séances studieuses alternent avec des natures mortes. On aperçoit parfois Christopher Anderson, tandis que Marion, sa femme, et Pia, sa fille sont plus présentes. Cette dernière est la protagoniste de son propre livre éponyme, paru l’an dernier. Un opus qui a influencé le nouveau Son autant qu’il en est la continuité. « Nous avons opté pour le même format et le même design que pour Pia afin qu’ils puissent vivre ensemble. Qui sait, peut-être que c’est une collection qui sera amenée à s’agrandir ? Elle pourrait un jour comprendre un livre sur ma femme, un autre sur Pia, sur notre chien… C’est un travail dynamique, en perpétuelle évolution », note Christopher Anderson avec malice. Les deux livres ont d’ailleurs été rassemblés dans un coffret titré Archive. Mis côte à côte dans des formats similaires, photographiés par la même personne dans les mêmes lieux, et malgré leur ressemblance physique évidente, le frère et la sœur dégagent une énergie différente. 

Son © Christopher Anderson, Avec l'aimable autorisation de Stanley Barker
Son © Christopher Anderson, Avec l'aimable autorisation de Stanley Barker

« Leurs caractères sont très distincts, de même que les livres. Aucun n’est censé dire : “Regardez, des photos mignonnes de mes enfants !” Pia interroge le médium photographique et la nature de la relation entre le photographe et son sujet. Ma fille a un fort caractère, les clichés que je prends d’elle sont une collaboration entre nous. Parfois, je ne sais même pas si elle est en représentation parce que ça l’amuse de jouer un rôle, si elle se moque en fait de moi ou si elle me donne quelque chose parce qu’elle a pitié de moi et veut m’aider. Sur certaines photos, c’est moi qui m’émerveille de cet être avec sa volonté et sa personnalité propre qui n’ont rien à voir avec moi. Le livre traite de cette interaction qui n’est pas seulement celle entre un père et une fille. La première partie de Son traite elle d’un homme qui se découvre en devenant père, cela parle de comment j’ai compris la relation que j’avais à mon propre père grâce à ma relation avec mon fils. Cela parle aussi des saisons de la vie, de la vie, de la mort. Des thèmes simples et évidents. La seconde partie est plus en lien avec Pia, ce n’est pas seulement moi qui découvre quelque chose sur moi mais cela parle du plaisir que j’ai à observer Atlas en train de devenir lui-même. En ce sens, Son est plus dans l’observation. » 

Mais il ne faudrait pas en conclure qu’Atlas n’a pas été partie prenante de la conception du livre dont il est le héros. Père et fils ont travaillé de concert pour éditer le livre, le jeune garçon suggérant des clichés et posant son veto sur d’autres. L’objet final, fruit de cette collaboration, a un goût de bonheur, celui des journées de vacances baignées de soleil et de la chaleur de ceux qu’on aime. Cela réveille le souvenir de la confiance quiète qui habite les enfants pour les quitter à l’adolescence. Le cliché qui clôt le livre apparaît comme la métaphore visuelle de la croissance inexorable des enfants. Atlas, de dos, trace seul sa route sur le trottoir, droit vers le soleil.

 

Par Laure Etienne


Laure Etienne est une journaliste basée à Paris, ancienne membre de la rédaction de Polka et ARTE.

 

Son, publié par Stanley/Barker, 160 pages, 40£. Épuisé sur le site de l’éditeur.

Pia, publié par Stanley/Barker, 160 pages. Épuisé sur le site l’éditeur.

Archive, coffret rassemblant Son et Pia, publié par Stanley/Barker. Limité à 150 exemplaires, 250£.

 

Son © Christopher Anderson, Avec l'aimable autorisation de Stanley Barker
Son © Christopher Anderson, Avec l'aimable autorisation de Stanley Barker
Son © Christopher Anderson, Avec l'aimable autorisation de Stanley Barker

 

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