Une exposition et un livre célèbrent l'héritage extraordinaire de l'une des femmes photographes les plus influentes du 20e siècle.

Sixth Avenue, NYC, 1949 © Ruth Orkin

À 17 ans, la photographe américaine Ruth Orkin (1921-1985) décide de quitter Los Angeles à vélo pour gagner New York afin d'assister à l'exposition universelle de 1939. Un voyage de trois semaines, au cours duquel elle photographie les étapes de son périple – un fait d’armes qui témoigne de la capacité d'Orkin à réaliser ses rêves, si fous soient-ils.

« Ruth avait une personnalité incroyable. Elle était très charismatique », se souvient sa fille Mary Engel, directrice des archives Ruth Orkin, et qui rend hommage au centenaire de la naissance de sa mère avec un nouvel ouvrage, Ruth Orkin : A Photo Spirit, et l'exposition « Ruth Orkin : Expressions of Life ». S’essayant à tous les genres, Orkin a archivé la vie du milieu du XXe siècle, capturant cet optimisme inhérent à la modernité. Son œil empathique a fait son miel de tout, qu'il s'agisse de photographier des célébrités ou des inconnus dans la rue.

Geraldine Dent, Cover of McCall’s, New York City, 1949 © Orkin/Engel Film and Photo Archive; VG Bild-Kunst, Bonn 2021

Bien qu'elle ait été une mère peu conventionnelle, demandant à ses enfants Mary et Andy de l'appeler « Ruth » de manière à les entendre dans une foule, elle n'a jamais fait passer son travail avant sa famille. Même si elle avait toujours un appareil autour du cou, elle a su intégrer sa pratique au quotidien sans s'imposer à ceux qu'elle aimait.

Une force irrésistible

Fille de Mary Ruby, actrice dans des films muets, Ruth Orkin a grandi derrière les caméras d'Hollywood et a commencé la photo à 10 ans, après avoir reçu son premier appareil, un Univex à 39 cents. Elle se procure alors un exemplaire de Photography for Fun, une brochure à 25 cents écrite par William M. Strong, avec un chapitre alléchant intitulé « How to Learn Photography » (Apprendre la photographie). Parmi les conseils : « Dévorez toujours plus de livres de photographies ». Une leçon que Ruth Orkin a prise à cœur en consommant tous ceux disponibles à la bibliothèque municipale de Los Angeles.

Street Embrace, NYC, 1948 © Ruth Orkin

Après un bref passage par le Los Angeles City College où elle suit le cursus de photojournalisme, elle occupe un emploi de coursier au studio MGM, avec le rêve de devenir un jour directrice de la photographie. « En tant que messagère envoyée ici et là, j'ai vu beaucoup plus de choses sur le fonctionnement du studio que n'importe quel autre employé », révèle Orkin dans une biographie inédite, écrite en 1984, et dont des extraits sont publiés dans A Photo Spirit.

« J'avais beaucoup plus de liberté que les secrétaires, les costumières ou les maquilleuses, ou même qu'une script girl (qui était sur le plateau toute la journée). J’étais au mieux avec tous les techniciens (car c'était là que se situaient mes intérêts). Le fonctionnement des caméras, des moviolas, des cabines son, des salles de montage, je n’en perdais pas une miette. » Mais les choses ne se sont pas passées comme elle l'espérait. Après avoir appris que la Cinematographer's Guild, connue à l'époque sous le nom de IATSE Camera Local 659, n'acceptait pas de membres féminins, elle a rejoint le Women's Auxiliary Army Corps à 20 ans dans l'espoir d'acquérir des compétences cinématographiques.

American Girl in Italy, Florence, Italy, 1951 © Orkin/Engel Film and Photo Archive; VG Bild-Kunst, Bonn 2021
Jinx and Justin on Scooter, Florence, Italy, 1951 © Orkin/Engel Film and Photo Archive; VG Bild-Kunst, Bonn 2021

En 1943, installée à New York, elle poursuit son rêve de devenir photojournaliste indépendante dans un univers dominé par les hommes. Deux ans plus tard, elle saisit sa chance lorsque le New York Times lui demande de photographier le musicien Leonard Bernstein. Elle immortalise ensuite des scènes de rue et des célébrités comme Marlon Brando, Ava Gardner et Tennessee Williams pour des publications majeures telles que LIFE, Look et Ladies Home Journal.

L'histoire en marche

En 1952, Ruth Orkin épouse le photographe et cinéaste Morris Engel, membre de la New York Photo League, et ensemble, ils forment un maillon essentiel de la scène cinématographique indépendante de la ville. Ils coréalisent deux films : Le petit fugitif (1953) et Lovers and Lollipops (1955).  « Nous n'aurions pas pu les faire si nous n'avions pas d'abord été photographes », écrit-elle dans ses mémoires.

People lying on Tanglewood Lawn, Lenox, Massachusetts, 1948 © Ruth Orkin

« D’ordinaire, lorsque à Hollywood on réalise un premier film, c'est parce qu'on a de l'expérience dans d'autres domaines : écriture de scénario, comédie, montage, assistanat ou théâtre. (Tout ce que Morris et moi avions, c'était de l'expérience dans la création de petites histoires avec des images fixes). Et quand pour la première fois, on s’installe dans le fauteuil du réalisateur, une équipe expérimentée au grand complet vous soutient. Nous, nous n'avions que notre manque d’expérience. »

Mais leur inexpérience leur a donné une liberté d’innovation qui allait révolutionner l'histoire du cinéma. Le Petit Fugitif fut primé à la Mostra de Venise et nommé aux Oscars. François Truffaut y voyait une source d'inspiration pour la Nouvelle Vague française. Après avoir terminé Lovers and Lollipops, Ruth Orkin est revenue à la photographie avec une palette élargie, que l’on constate sur ces six clichés d'enfants jouant aux cartes sur un perron, sa contribution à «The Family of Man », exposition historique d'Edward Steichen au Museum of Modern Art en 1955.

Le studio photo idéal

Ruth Orkin, London, Great Britain, 1951 © The Estate of Alfred Eisenstaedt

« Je pense qu'à l'époque, c'était un avantage d'être une femme, ne serait-ce que pour une raison : les étrangers étaient beaucoup moins méfiants à votre égard », a écrit Ruth Orkin, un sentiment que les femmes photographes de rue ont repris en 2021. « Avec un sourire et mes manières innocentes, j’obtenais la coopération de gens hostiles au départ. Je n'avais peut-être pas le talent d'actrice de ma mère, mais je crois que j'ai appris très tôt, comme la plupart des photographes, à y aller chaque fois au feeling. »

La capacité de Ruth Orkin à se fondre dans son environnement est devenue la marque de fabrique de ses photographies. Elle disait de la salle d'attente majestueusement éclairée de la célèbre Penn Station de New York que c’était son « studio photo idéal et gratuit ». C'est là qu'elle débusquait ses images d’individus perdus dans leurs pensées, aux poses parfaitement naturelles, totalement spontanées. Prenant grand soin d'être discrète et immobile, elle attendait le bruit qui couvrirait le son de l'obturateur, même au risque de ne pas prendre la photo.

Mother and Daughter on Suitcase, Penn Station, New York City, 1947 © Orkin/Engel Film and Photo Archive; VG Bild-Kunst, Bonn 2021

« Je suis allée récemment à Penn Station et j'ai réalisé combien c’était compliqué pour Ruth », raconte Mary Engel. « Ce qui est fascinant, c'est le pourcentage d’images parfaites réalisées avec seulement cinq pellicules. Elle seule les sélectionnait. Elle disait qu’elle attendait que son doigt soit gelé avant d’appuyer sur l'obturateur. Ruth ne laissait pas passer LE moment. Tout dans sa vie consistait à saisir l'instant. »

 

Par Miss Rosen

Miss Rosen est une journaliste basée à New York. Elle écrit à propos de l'art, la photographie et la culture. Son travail a été publié dans des livres et des magazines, notamment Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice.

 

Ruth Orkin : Expressions of Life est présentée à Fotografiska New York jusqu'au 5 décembre 2021.

Ruth Orkin : A Photo Spirit est publié par Hatje Cantz, $44.

 

Famous Malted Milk, New York City, 1950 © Orkin/Engel Film and Photo Archive; VG Bild-Kunst, Bonn 2021

 

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