De la Russie actuelle, nous connaissons surtout la politique, le faste de Saint-Pétersbourg, les monuments de Moscou. Pour lever le voile sur le plus vaste État de la planète, Blind prend la route avec 4 jeunes photographes qui explorent son territoire comme sa mémoire. 

© Fyodor Telkov

D’Ouest en Est, un territoire de 9000 kilomètres de long. Un pont entre l’Europe et l’Asie, caractérisé par de vastes plaines, steppes et massifs montagneux, marqué par l’effondrement de l’URSS il y a trente ans.  

« L’espace post-soviétique est un espace dramatique. Alors que la capitale de ce jeune pays a pour objectif d’acquérir les standards occidentaux, les petites villes, les villages et leurs habitants semblent enlisés dans le passé » analyse Oksana Bondarenko, curatrice et Directrice du Moscow Transport Museum. « Les jeunes photographes russes s’intéressent à l’exploration du territoire et de la mémoire collective à cause de cette image unique. » continue-t-elle.

© Dmitry Kostyukov
© Dmitry Kostyukov

Déclin industriel, splendeur perdue et populations laissées à l’abandon sont les sujets de prédilection des quatre photographes que nous avons choisis. Il sont tous nés à la fin de l’ère soviétique, « par conséquent la photographie n’est pas seulement pour eux un outil de représentation de l’espace, mais aussi un moyen de résoudre leur problématique d’identification ». À travers leurs explorations, voyages terrestres entre les principales villes du pays, ils nous rapportent des histoires oubliées, peignent des territoires délaissés et mettent en lumière leurs habitants. 

 

Dmitry Kostyukov, au bord de la route

© Dmitry Kostyukov

Né en Crimée dans une famille de militaires, le photojournaliste Dmitry Kostyukov illustre dans la série « The Russia Left Behind » les 12 heures de route qui séparent Saint-Pétersbourg de Moscou. Là où « une autre Russie surgit, là où les gens luttent contre des problèmes appartenant aux siècles passés ». Pendant deux ans, le photographe désormais basé à Paris part plusieurs fois « en reconnaissance, à la recherche d'endroits intéressants ». 

Le mariage de deux adolescents de 13 et 14 ans est l’un des moments qui l’a le plus marqué. La jeune mariée dépassait largement son futur époux ainsi que la plupart des invités ! C’était dans la petite ville de Chudovo, où une communauté tsigane s’est installée en 1986, peu après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. 

© Dmitry Kostyukov

« Certaines familles que j’ai rencontrées vivaient dans une extrême pauvreté, dans des endroits où les loups tuaient leurs chiens avant qu’il n’atteignent l’âge adulte. Et tout cela à quelques centaines de kilomètres des deux principales villes de Russie et de leur très haut niveau de vie. Juste au bord de la route qui les connecte » nous confie-t-il.

Ses clichés bouleversants de territoires et communautés laissés à l’abandon ont été publiés par le New York Times, leur donnant une visibilité internationale. Dès lors, « il est devenu évident que ce n’était plus seulement un projet personnel. Peut-être qu’un jour, je retournerai là-bas pour le finir et me l’approprier à nouveau » conclut le photographe.

Voir son Instagram ici.

© Dmitry Kostyukov

 

Fyodor Telkov, l’esthétique japonaise

© Fyodor Telkov

« La première fois que je suis allé à Degtyarsk, j’ai été choqué par ces montagnes jaunes, visibles de très loin. J’ai pensé un court instant que ce paysage ressemblait aux estampes de Hokusai » nous confie le photographe Fyodor Telkov. 

Degtyarsk est à environ une heure de bus de Yekaterinburg, dans les contreforts de l’Oural. Haut-lieu d’extraction du cuivre, dans lequel Richard Nixon fit un discours sur les relations américano-soviétiques, la ville dépend aujourd’hui des subsides de la région. Mais deux énormes monticules, mines abandonnées qui dominent ses extrémités, rappellent son histoire. Et continuent de polluer ses sols, et son eau. 

© Fyodor Telkov

« Par la suite, j’ai commencé (...) à étudier tout le travail de Hokusai avec le mont Fuji, gardant en tête ses cadrages et compositions techniques » continue Fyodor Telkov. A la manière du maître japonais, il compose 36 vues photographiques de Degtyarsk, où les anciennes mines sont un sujet ou un détail du paysage. On y voit la vie quotidienne de ses habitants, à l’ombre des deux montagnes. On y voit un territoire autrefois prospère, peu à peu tomber dans l’oubli post-soviétique. 

Voir son Instagram ici.

© Fyodor Telkov

 

Danila Tkachenko, la fascination pour l’utopie et le désastre

Amusement park (Ukraine). 2019. Radioactive amusement park. The park was built and fully operational, but did not manage to open owing to its proximity to a nuclear power plant where a reactor exploded.

Comment photographier un mal invisible ? « Lors du shooting de la série Acid, j’ai utilisé des projecteurs avec un filtre vert pour illuminer et révéler des endroits contaminés par des radiations » nous apprend Danila Tkachenko au sujet de ses mystérieux clichés émaillés de vert fluo, couleur qui évoque la toxicité dans l’imaginaire collectif. 

Le photographe, diplômé de la Rodchenko Art School de Moscou, réalise ce reportage en 2019 à travers la Russie, l’Ukraine, le Kazakhstan, le cercle arctique, fasciné par les expérimentations nucléaires soviétiques. Le procédé, au résultat poétique comme une aurore boréale, n’enlève pas la dimension tragique de ces images. Il évoque les milliers de personnes exposées à ces radiations, et leurs mortelles conséquences.

Airplane – amphibia with vertical take-off VVA-14 Russia, Moscow area, 2013

« Je voyage à la recherche des lieux qui revêtaient autrefois une grande importance pour le progrès technique - et qui sont à présent désertés » déclare le photographe. Shootée au cœur de l’hiver, la série « Restricted Areas » met en lumière des villes secrètes, carcasses d’avions surpuissants, observatoires abandonnés, antennes spatiales obsolètes, tous recouverts d’un manteau blanc. 

« Ces deux séries sont connectées par mes réflexions sur l’utopie et les désastres causés par la main de l’homme » conclut l’artiste, qui prépare actuellement un projet qu’on imagine tout aussi glaçant sur le goulag et les villes du Grand Nord en Russie.

Crater formed after nuclear bomb test (Kazakhstan). 2019. Ever since the invention of nuclear weapons in 1945, over 2,000 nuclear explosions have been conducted on the planet. 

 

Anya Marchenkova, conflit au sommet

© Ann Marchenkova

La série « Monastery » d’Anya Marchenkova est fascinante. Elle nous emmène à Kachkanar, dans le nord de l’Oural, et raconte l’étonnant conflit entre un monastère Bouddhiste et une compagnie minière. « En 1995, un élève d’un monastère de Bouriatie a exécuté les instructions de son maître : construire un monastère bouddhiste au sommet de la montagne de Kachkanar. Une construction qui continue aujourd’hui encore » nous explique la jeune photographe.

La ville est connue pour abriter une exploitation de minerais de fer depuis les années 1980, figurée dans les clichés par un trou béant recouvert de glace. Non loin de là, perché à 600 mètres de hauteur, trône le monastère. Pétrifié par la neige, comme pour l’éternité.

© Ann Marchenkova

Alors que la compagnie minière et le monastère se disputent la terre où celui-ci est érigé, son fondateur poursuit un autre rêve : la construction d’un zeppelin. « Je vois celà comme une forme d’évasion encore plus élevée, une solution virtuelle pour échapper au problème : s’éloigner à travers le ciel » finit poétiquement Anya Marchenkova. 

 

Par Charlotte Jean

Charlotte Jean est journaliste et auteure. Ancienne collaboratrice de Beaux Arts Magazine et fondatrice de Darwin Nutrition, elle est diplômée de l’Ecole du Louvre et spécialisée en art contemporain.

 

© Dmitry Kostyukov
© Dmitry Kostyukov
© Ann Marchenkova
© Ann Marchenkova

 

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