Le nouveau livre de Patrick Wack, Dust (Poussière), pose un regard sur une région du monde où les choses ne sont pas aussi idylliques qu'elles paraissent.

Dust © Patrick Wack

Entre 2016 et 2019, Patrick Wack a voyagé dans et hors du Xinjiang, afin de documenter la vie de cette province chinoise reculée. Ce qu'il y a trouvé, c'est la vitrine d’une mecque touristique qui vend un fantasme de ce qu'est la région, alors que derrière cette façade se dissimule une répression, un effacement culturel et un génocide.

Le Français Patrick Wack, cofondateur du collectif Inland, est arrivé à la photographie, et jusqu’à l'extrême ouest de la Chine, par des chemins de traverse. « Enfant et adolescent, la photographie faisait indirectement partie de ma vie par l'intermédiaire de mon père, directeur général de Picto Montparnasse, historique laboratoire photo de la capitale française. Notre maison était remplie de beaux livres, et nous allions souvent voir des expositions. Mon paternel s'est initié à la photo en travaillant chez Picto, et c'est avec son appareil que j'ai commencé à immortaliser le monde dès mes vingt ans. »

Dust © Patrick Wack

À l'université, Patrick Wack a étudié l'économie et les langues étrangères. Une fois ses études terminées, il fait un stage, puis décroche un job de courte durée chez Ableton, société berlinoise de logiciels musicaux, au service marketing et communication. Dans le même temps, il continue à pratiquer la photographie en amateur, apprenant le métier au fur et à mesure que sa passion pour ce médium grandit. Et lorsque deux options s’offrent à lui quant à l'orientation de son existence, il doit faire un choix. 

« Ils m'ont proposé un emploi stable, et je me suis alors vu travailler tous les jours dans un bureau. Ce qui m’a fait peur car je voulais continuer à parcourir et à découvrir le monde. À cette époque, un de mes amis, également photographe autodidacte et qui avait fait une école de commerce, s'était installé l'année précédente à Shanghai et tentait de s'y faire une place comme photographe indépendant. J'ai décidé de suivre ses traces : j'ai fait mes valises et pris un billet pour Shanghai. »

Dust © Patrick Wack

En 2016, après dix ans passés en Chine, Patrick Wack est à la recherche d'un nouveau projet qui ne tomberait pas dans le trope des photographies stéréotypées et du récit ad hoc sur le développement de la Chine et l'essor industriel des régions orientales du pays.

« J'étais à la recherche d'une région où je pourrais exploiter visuellement le mystère chinois. Je cherchais aussi un sujet qui me permettrait d'établir des parallèles avec mes émotions et des concepts universels. Le Xinjiang m'est venu à l'esprit car il est - ou plutôt était - un ailleurs visuel et culturel dans la Chine d'aujourd'hui. C'était aussi le début de la nouvelle politique de la route de la soie dans laquelle la région allait jouer un rôle central. J'ai également eu de longues conversations avec mon ami Dane Keane, professeur à l'université de New York à Shanghai, qui donnait un cours de création littéraire dans lequel il comparait la conquête de l'Ouest par les Américains à la poussée actuelle de la Chine vers l'Ouest. J'ai trouvé cela fascinant et je suis parti. »

Dust © Patrick Wack
Dust © Patrick Wack

Les déserts et les montagnes de la Région autonome ouïghoure du Xinjiang, comme elle est officiellement nommée, à l'extrême nord-ouest de la Chine, sont bien loin des paysages verdoyants et des villes aux allures futuristes des contrées orientales de la Chine. La région abrite un grand nombre de groupes ethniques qui ont peu de choses en commun avec les Han, constituant la majorité de la population dans le reste de la Chine. Parmi ces minorités figurent les Ouïghours, des musulmans dont les racines se trouvent en Asie centrale. Au cours de leur histoire, ils ont été à la fois gouvernés et dominés par diverses autres ethnies. La dynastie Qing a été la première à placer les Ouïghours sous contrôle chinois. La création de la République populaire de Chine en 1949 a scellé la position de leurs terres en tant que partie intégrante de la grande Chine.

L'ethnie Han a commencé à s'installer en masse au Xinjiang à partir des années 1970, à la recherche d'opportunités économiques et tandis que Pékin assouplissait les permis de résidence. C'était également un moyen pour le pouvoir central d'accroître son contrôle sur la région et, ce faisant, de diluer davantage l'influence des populations ethniques locales. Dans les années 1990, un mouvement séparatiste s'est développé au Xinjiang, entraînant des affrontements violents dans la région entre les Han et les Ouïghours au début des années 2000. Pékin a accusé les Ouïghours d'être responsables de ces violences et n’a pas tardé à prendre des mesures répressives pour les contenir.

Dust © Patrick Wack
Dust © Patrick Wack

Depuis 2014, cette répression s'est intensifiée, Pékin s'efforçant d'exercer un contrôle encore plus important sur la région. Sous la présidence de Xi Jinping, elle est devenue alarmante. Plusieurs pays, dont les États-Unis, ont accusé la Chine de génocide à cause des traitements réservés aux Ouïghours. Human Rights Watch et Amnesty International sont du même avis. Selon les estimations, au moins 1,5 million de Ouïghours et d'autres groupes ethniques de la région se trouvent actuellement dans des camps de rééducation au Xinjiang. Certaines personnes envoyées dans ces camps disparaissent tout simplement, sans que leurs familles aient eu de contact avec elles. Torture et travail forcé sont monnaie courante. Certaines femmes ont raconté avoir été contraintes d'avorter, tandis que d'autres font état de stérilisations forcées. Des enfants sont retirés à leurs parents. La religion musulmane est proscrite et les mosquées ont été détruites. Pour couronner le tout, la Chine a mis en place l'un des systèmes de surveillance les plus sophistiqués au monde afin d'observer tout ce qui se passe dans la région.

« L'émergence du Xinjiang comme destination touristique majeure est la raison pour laquelle je parle de double dystopie. Imaginez un coin rempli de camps de rééducation dédiés à l'éradication de l'identité turque et musulmane de millions de personnes, tandis que des centaines de millions de touristes chinois affluent dans cette même région pour se divertir via un simulacre aussi exotique que monétisé de cette culture. Les camps étant parfois situés à quelques kilomètres à peine des sites touristiques. »

Dust © Patrick Wack
Dust © Patrick Wack

Le degré de surveillance qui existe au Xinjiang et l'importante force de police qui rôde désormais dans la région permettent de savoir qui est là, ce qui se passe, et tenter de contrôler les informations et images sortant du Xinjiang pour atteindre le reste du monde.

« Je ne pense pas avoir été suivi en 2016/2017 et je pouvais alors voyager à peu près librement dans toute la région, malgré les innombrables check-points. Les choses ont radicalement changé lorsque je suis revenu en 2019, la région ressemblait à une prison à ciel ouvert, la police, l'armée et la vidéosurveillance étaient omniprésentes. Lors de ces deux voyages, j'ai été suivi pendant peut-être les deux tiers de mon séjour, mais il s'agissait de la police locale, rien de plus. On me demandait régulièrement de montrer mes clichés et, à plusieurs reprises, d'en effacer un grand nombre, ce qui ne m'a pas dérangé puisque j'avais deux cartes dans l'appareil et que je ne supprimais que les images au format JPG. »

Dust © Patrick Wack
Dust © Patrick Wack

La Chine a pour habitude de minimiser et de nier ce qui se passe au Xinjiang et de faire pression sur les entreprises et les autres États étrangers pour qu'ils se plient à leurs exigences en matière de censure. En juillet dernier, une photographie de Patrick Wack a été publiée sur le fil Instagram de Kodak. Qui l'a ensuite supprimée en indiquant qu'il « respectait la loi et le gouvernement chinois ».

« L'épisode Kodak est symptomatique de l'autocensure que beaucoup d’entreprises et d'institutions – en Chine évidemment, mais aussi dans les démocraties occidentales – pratiquent. Le gouvernement et les clients chinois ont clairement fait savoir qu'ils puniraient systématiquement ceux qui oseraient aller à l'encontre de leur mythologie nationaliste. La plupart des grandes firmes ont désormais des activités en Chine, qu'il s'agisse de marchés ou d'une partie de leur approvisionnement, et beaucoup ne peuvent se permettre de les perdre. La suppression de mon message par Kodak est malheureuse, mais la déclaration publiée est proprement scandaleuse et stratégiquement à côté de la plaque, ce qui n’a pas échappé à nombre de gens, furieux ! Cela dit, je comprends bien qu'ils sont dans une situation délicate ».

Dust © Patrick Wack
Dust © Patrick Wack

Aujourd'hui, Patrick Wack espère pouvoir retourner en Chine et au Xinjiang et poursuivre son travail dans la région, mais rien n’est moins sûr après le ramdam médiatique provoqué par l’épisode Kodak et la publication de son livre. « J'espère repartir, mais je ne sais pas si cela sera possible après le bouquin et le Kodak Gate. Cependant, des années durant, mes images du Xinjiang ont paru dans la presse, et à chaque publication, je pensais que mon visa ne serait pas renouvelé. Etrangement, il l'a toujours été. »

 

Par Robert E. Gerhardt, Jr.

Robert Gerhardt est un photographe et journaliste indépendant basé à New York. Ses images et ses écrits ont été publiés notamment par The Hong Kong Free Press, The Guardian, The New York Times et The Diplomat.

 

Le livre de Patrick Wack sur le Xinjiang, Dust, est publié aux éditions André Frère, et on peut le trouver ici.

 

Dust © Patrick Wack
Dust © Patrick Wack
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