Parution de Somersault, chez Mack, où le photographe américain ravit le dernier été avec sa fille, Abigail. Un échange émouvant au cœur d’une nature paisible.

Somersault © Raymond Meeks

Sur la couverture de Somersault, à côté d’un rosier, pose une jeune fille aux longs cheveux. Ceux qui connaissent bien Raymond Meeks auront reconnu sa fille, Abigail, qui figurait déjà sur la couverture de Pretty Girls Wander, paru en 2011. Il y a, dans cette reprise, tout l’univers étrange de ce photographe américain, champion de l’autoédition et de la mémoire revisitée, celle des visages comme celle des lieux. C’est d’ailleurs ce qui advient à la première lecture de ce joli livre aux pages en soufflets, une vague de mélancolie, qui vous happe malgré vous, comme si vous étiez vous-même parent de cette beauté botticellienne – et que quelque chose allait vous échapper à jamais.

Somersault © Raymond Meeks

On sait combien l’adolescence inspire les photographes de tous pays depuis le dix-neuvième siècle, ainsi, pour ne citer qu’elle, la Britannique Lady Clementina Hawarden (1822-1865) et ses filles aînées dans des mises en scène très théâtrales (et sublimes) à l’époque victorienne. Ici, avec Raymond Meeks, il n’est pas seulement question du passage à l’âge adulte, d’un corps en mouvement dont la photographie serait l’empreinte indélébile, mais de ce lien invisible qui relie un père à sa fille. Elle quitte la maison, bye bye, elle part, l’université, puis New York City… C’est leur dernière séance ensemble, peut-être leur dernier été, le père remercie sa fille de lui « avoir fait confiance en lui confiant ces représentations » et de garder « un peu son mystère », mais ce n’est pas un adieu, loin de là.

A la deuxième lecture, justement, tout s’éclaircit grâce aux mots d’Abigail, qui répond, en quelque sorte, aux portraits pris par son père. Elle se voit telle qu’elle était à 17 ans, « terrifiée, confuse, et profondément égocentrique ». Elle se souvient de cet été qui était la somme de tous les étés de sa jeunesse, de la tranquillité qui régnait dans les bois, de cette nature si paisible, des ronces de framboisier, et du bruit de l’appareil-photo de son père, « le son de la pellicule », qui paraissait s’ajuster aux bourdonnements des abeilles en goguette.

Somersault © Raymond Meeks
Somersault © Raymond Meeks

Ces souvenirs-là, et d’autres, sont aussi inscrits dans Somersault. Raymond Meeks les a photographiés, les marguerites comme le pont métallique, le silence et le vent, les arbres fruitiers, les panneaux de la voie ferrée et les rochers. Tout est là de leur passé commun, de ces saisons buissonnières dans leur maison du Montana ou de l’Ohio qu’avait exposées, en 2007 puis 2012, la galerie Camera Obscura à Paris. « Je suis toujours elle, d’une certaine manière », écrit Abigail. Cette double reconnaissance, la sienne, et celle de son père, est probablement ce qui émeut le plus dans ce livre d’une grande pudeur où la féminité ne s’oppose pas à la masculinité. Le père s’en remet à sa fille, laquelle s’en remet à son père. C’est cet échange que le photographe a subtilisé, magnifiquement. La fin de l’adolescence, ou plutôt les paysages d’une adolescence qui s’évanouit, comme des rêves qui débordent les nuits.

Somersault © Raymond Meeks

Par Brigitte Ollier

Brigitte Ollier est une journaliste basée à Paris. Elle a travaillé durant plus de 30 ans au journal Libération, où elle a créé la rubrique « Photographie », et elle a écrit plusieurs livres sur quelques photographes mémorables.

 

Raymond Meeks : Somersault, Mack, 2021, 72 pages, 40 €.

Le site de Raymond Meeks 

Le site d’Adam Meeks, qui a participé à l’élaboration de Somersault. Regarder son beau court-métrage avec un jeune acteur prometteur, Zachary Zamsky.

Lady Clementina Hawarden au Victoria & Albert Museum de Londres

Somersault © Raymond Meeks

 

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