Le photographe italien présente sa série Scene au BAL à Paris jusqu’au 28 avril prochain. Une réflexion intense sur la façon de faire du photojournalisme aujourd’hui et des tableaux saisissants où les sujets semblent en pleine représentation.


Chine, Shenzhen, 2017, Scene #1350 © Alex Majoli / Magnum Photos

Comme s’ils étaient figés, dans une situation donnée, en plein spectacle et qu’adroitement quelqu’un s’était mis à les fixer, à en rendre leur image de personnages inédits. C’est ainsi que travaille Alex Majoli qui installe un studio en plein air tandis qu’un événement se déroule sous ses yeux quelque part dans le monde. Le photographe peut s’intéresser à des faits d’actualité brûlants où des myriades de compères sont à côté de lui quand il réalise ses prises de vues, comme par exemple lorsqu’il était devant le bar Le Carillon au lendemain des attentats du 13 novembre 2015 à Paris ou encore lorsqu’il photographie des réfugiés en train de débarquer sur une plage en Grèce, ou bien des événements moins médiatiques, mais où le photographe a senti qu’il pouvait attraper l’image d’une théâtralité en train de se déployer devant lui.


Grèce, Lesbos, 2015, Scene #0302 © Alex Majoli / Magnum Photos

Méditation

Là est tout l’art de Majoli, qui, armé d’un dispositif imposant - une panoplie de flashs et au moins un assistant - parvient à saisir une scène de la vie qui fait penser à celle que l’on pourrait retrouver sur les planches d’un théâtre. Sur ses photographies, les sujets ressemblent à des personnages qui jouent un rôle bien déterminé, comme ces policiers en pleine manifestation au Brésil qui attendent derrière leurs boucliers ou bien cette réunion d’élus au Congo en Afrique au coin d’une rue qui semble former comme une chorégraphie de danseurs contemporains... La théâtralité du monde est ainsi révélée dans de beaux tableaux en noir et blanc où l’opacité prononcée donne matière à la contemplation et à la méditation, forge une image où le temps est étendu et qui nous en livre le sentiment diffus.


République du Congo, 2013, Scene #5370 © Alex Majoli / Magnum Photos

Brexit

Les compositions de Majoli interrogent aussi fermement la façon de faire du photojournalisme aujourd’hui. En effet, le photographe se rend sur des terrains d’actualités et va à la rencontre de personnes qui apparaissent fréquemment dans les journaux. Son dispositif est à l’encontre de ce qui caractérise le photojournaliste. Là où ce dernier emploie un appareillage léger, Majoli arrive avec ses « gros sabots », flashs imposants et assistants. Et pourtant... Étrangement, les gens qui sont photographiés oublient en quelques minutes (« sept minutes en général » dit le photographe) la présence d’Alex Majoli et alors le photographe peut prendre ) l’envi des clichés qui pointent du doigt l’aspect théâtral de la situation. Ainsi, lorsqu’il a posé par exemple son dispositif dans un pub à Londres le jour du Brexit, Alex Majoli réussit à faire une image qui ressemble à un plan de cinéma où un groupe de traders de la City paraissent tour à tour désabusés et anxieux.


Londres, Angleterre 2017, Scene #8667 © Alex Majoli / Magnum Photos

Fiction

Parce qu’il est visible, le photographe est ainsi présent dans la conscience des personnes qui sont photographiées et cela ajoute au trouble que nous pouvons ressentir devant ses photographies. Au BAL, la scénographie qui a été imaginée rassemble les clichés par zone géographique. Surtout, il s’agit de murs d’images. Ces dernières sont en effet réunies, les unes à côté des autres, dans une disposition s’inspirant des peintures de Giotto qui réalisait des vignettes sur la vie du Christ. Ainsi, nous sommes confrontés à une myriade d’images en même temps et poussés à faire des parallèles, à mener un chemin visuel singulier qui questionne et demande de l’attention. Aussi, est-il sans doute nécessaire de lire les légendes écrites sur un document donné à l’entrée de l’exposition pour bien saisir la réalité des prises de vue. Car avec ce travail Alex Majoli n’en finit pas d’interroger la frontière poreuse entre la réalité et la fiction et l’endroit où se situe la vérité. Car pour en livrer son expression, sûrement faut-il toujours inventer et remettre en cause les conventions artistiques existantes, ce que rappelle à merveille une citation de Bertolt Brecht au milieu de l’exposition : « Notre idée du réalisme doit être large et politique, et souveraine à l’égard des conventions ».


Chine, Canton 2016, Scene #2789 © Alex Majoli / Magnum Photos

 


Égypte, Caire, 2011, Scene #4746 © Alex Majoli / Magnum Photos

 


Grèce, Athènes, 2016, Scene #0462 © Alex Majoli / Magnum Photos

 


Inde, 2015, Scene #2233 © Alex Majoli / Magnum Photos

 


République du Congo, 2013, Scene #9928 © Alex Majoli / Magnum Photos

 


République du Congo, 2013, Scene #9546 © Alex Majoli / Magnum Photos

 

Par Jean-Baptiste Gauvin

 

Alex Majoli « Scene »

Du 22 février au 28 avril 2019

Le BAL 6 Impasse de la Défense, 75018 Paris

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